DOWNSIZING : personne n’en sort grandi

L’humanité est foutue mais elle a une solution : rapetisser pour vivre mieux en étant plus riche et sauver la planète. Déçu de sa condition moyenne, un couple choisit d’intégrer cette toute petite CSP +. Bon sujet ? Oui, mais alors entre les mains d’un autre que le réalisateur de Sideways ou Monsieur Schmidt.

Downsizing n’est pas le film d’un autre. C’est bien l’œuvre d’Alexander Payne. On peut le féliciter pour ça, par exemple à chaque fois qu’il slalome entre les grosses gouttes de son pitch pour ne surtout pas être arrosé de spectaculaire, comme d’autres avant lui (L’homme qui rétrécit, Les Poupées du diable, Chérie, j’ai rétréci les gosses, etc.) ou pire, comme un blockbuster. Parce que c’est forcément vulgaire un blockbuster, oui, le spectaculaire, ça tache : quand Payne confronte ses lilliputiens à la nature taille réelle, il le fait avec parcimonie et classe ; l’ombre d’une libellule, le flou d’une aille de papillon, c’est un poète, on le voit bien. Surtout pas comme un blockbuster donc, même s’il ne peut pas s’empêcher, à l’instar de cet autre artiste, Alejandro Gonzalez Inarritu, de suggérer que, tout de même, s’il le voulait vraiment, il mettrait la misère à n’importe quel grand spectacle… Surtout pas comme un blockbuster, disions-nous, mais… comme quoi, alors ?

Pendant une demi-heure, le temps d’une mise en place ludique, patiente et rigoureuse, où l’on s’émerveille des perspectives ouvertes par la miniaturisation des humains et ses effets sur la planète (2 mois de déchets ne remplissent plus qu’un sac poubelle ordinaire, avec 100 000 dollars on peut vivre comme un prince dans un manoir-maison de poupées, etc.), un espoir grandit. A voir Kristen Wiig en épouse de Matt Damon, Jason Sudeikis en pote heureux d’être minuscule, Laura Dern en Barbie, Neil Patrick Harris, James « Dawson » Van Der Beek, c’est la possibilité que nous soyons en réalité devant une comédie qui met en joie. Pas une bête bouffonnerie, un divertissement sophistiqué, registre dans lequel Adam McKay excelle désormais, seul réalisateur à ce jour à avoir placé Will Ferrell au sommet de la pyramide de Ponzi sans que cela ne jure (Very Bad Cops), faisant de l’humour le ton parfait pour traiter sans heurt le discours le plus rébarbatif. Dommage, à la fin de cette demi-heure, force est de constater que Payne n’est pas McKay et qu’en plus, il ne voulait pas l’être. Il le déclare de la plus irrévocable des manières, avec un divorce, clair, net et formulé comme tel dans le film, d’avec le facétieux apprécié jusqu’alors. Downsizing n’est pas un blockbuster, ce n’est pas une comédie, ni film d’Adam McKay… C’est donc autre chose, les possibilités sont grandes, mais c’est quoi ?

Rien de métaphysique ici, juste une note de service pour dégraisser le cinéma comme on dégraisse une entreprise.

DOWNSIZING d'Alexander PayneUn Payne, aucun doute. Quel scoop. Une leçon de vie donnée grâce à une nouvelle bande de ces pieds nickelés que ce réalisateur affectionne tant, en apparence (prendre Matt Damon et comparer ce qui est fait de lui et d’une vietnamienne amputée dans Downsizing, avec l’empathie des Farrelly pour le freak qu’il est dans Deux en un… McKay, Farrelly, décidément). La fable philosophique pataude que le réalisateur déroule ensuite, totalement indifférent à son postulat de départ (au point que la taille ne joue aucun rôle dans le dénouement), ne sert qu’à démontrer qu’on n’a qu’une vie, une seule planète aussi, que les deux sont pourries parce que l’humain est médiocre, et que, pas de pot, il n’y a pas de deuxième acte, on est bien tous les enfants de F. Scott Fiztgerald (le personnage de Christoph Waltz – égal à lui-même malheureusement – l’a bien compris, lui qui organise fête dantesque sur fête dantesque dans son appartement), les problèmes, il faut y faire face plutôt que de les éviter en cherchant un bouton reset qui n’existe pas, mais on vous l’a dit, vu que l’humain est médiocre, ses problèmes, il les garde toute sa vie avec lui. Ouf. Fin de la leçon.

Pessimiste ou lucide, misanthrope surtout, Payne n’élève pas son spectateur – à quoi cela servirait-il puisque ce dernier est forcément médiocre lui aussi ? – sans se transcender lui non plus – il a la faiblesse de croire que filmer un coucher de soleil suffit à ouvrir les yeux d’un public qui redécouvrira ainsi le soleil – qui se lève aussi, attention, ça fait un choc, et il fait ça tous les jours ! – plutôt que de s’évertuer à capitaliser sur toutes les bonnes idées du début, la précision des décors notamment, cages dorées pour “nostalgeeks” (Ah ! L’occasion de prendre le pouls du monde occidental adulescent ? Non, loupé, ça ne fait que passer) où le mobilier comme les bâtiments ont la souplesse de superbes jouets. Mais Jack Arnold, à la fin de L’homme qui rétrécit, ne nous faisait-il pas redécouvrir les étoiles, spectateurs insignifiants et paradoxalement gonflés d’importance que nous étions ? Oui, sauf que s’il n’est pas McKay, ni le troisième frère Farrelly, Payne n’est pas non plus Jack Arnold (c’est décidément pas jojo d’être Alexander Payne). Downsizing n’est pas seulement un titre, c’est la revendication d’un cinéma supposément minimaliste et humble, alors qu’il s’avère étriqué et désabusé. Rien de métaphysique ici, juste une note de service pour dégraisser le cinéma comme on dégraisse une entreprise. C’est triste, même s’il faut tout de même reconnaître qu’il y a une certaine honnêteté intellectuelle à rater un film certifiant que tout ce que l’on entreprend est voué au ratage.

DOWNSIZING (Etats-Unis, 2017), un film d’Alexander Payne, avec Matt Damon, Christoph Waltz, Hong Chau, Kristen Wiig, Udo Kier, etc. Durée : 135 minutes. Sortie en France le 10 janvier 2018.