LE VÉNÉRABLE W. ou le souvenir de la violence

Du Général Idi Amin Dada à Jacques Vergès, L’avocat de la terreur, les documentaires de Barbet Schroeder lui ont servi de porte d’entrée pour se confronter à des figures du mal. Le moine bouddhiste birman Wirathu vient s’ajouter à la liste, en bonne place avec sa stratégie visant à la purification ethnique de son pays, à rebours de tout ce que sa religion professe.

L’ironie tragique de ce documentaire de Schroeder est que, contrairement à ce qui était le cas pour les deux autres cités, le cinéaste n’avait pas l’intention en se rendant en Birmanie d’y rencontrer le mal – mais de renouer avec le bouddhisme afin de retrouver de la paix dans sa vie, ainsi qu’il le confesse dans le court-métrage commandé par le Centre Pompidou pour la rétrospective intégrale de son œuvre (Où en êtes-vous, Barbet Schroeder ?, visible ici). Mais une fois rendu au cœur de la religion bouddhiste, dans un des pays qui en est le plus imprégné au monde, il n’a trouvé qu’encore plus de haine et de barbarie. Une frange nationaliste intégriste du clergé bouddhiste birman, menée par le Vénérable (titre donné aux moines) Wirathu, poursuit un objectif de nettoyage ethnique du pays, et plus particulièrement de la province d’Arakan où vit la principale minorité musulmane, les Rohingya. La Birmanie et son armée ne l’ont pas attendu pour supplicier les Rohingya, mais Wirathu s’avère particulièrement efficace dans cette tâche (au point de faire la Une de Time Magazine en 2013) et avide de souffler sur les braises du racisme antimusulman latent dans la population du pays.

Ce sentiment est tellement fondu dans la psyché birmane qu’un terme péjoratif remplace ‘musulman’ dans le langage courant : ‘kalar’, dont Schroeder nous précise que l’usage est comparable à celui de ‘nigger’ aux États-Unis. S’ouvre alors devant nos yeux un passage reliant les deux pays, et donc deux films ; ce Vénérable W. et I am not your negro, qui procède à une auscultation similaire d’un racisme ancré au plus profond de l’âme d’une société, et volontiers nourri par ses prescripteurs culturels. Wirathu tient en Birmanie ce rôle joué par Hollywood en Amérique – de façon encore plus comparable que ce que l’on pourrait croire, puisqu’on le voit produire, éditer et distribuer des DVD de films de propagande, reconstituant des faits divers impliquant des musulmans afin d’attiser la haine à leur encontre chez les birmans. Schroeder, dont les documentaires ont toujours été de haute tenue, a l’intelligence de répondre à cette manipulation des images sur le terrain de l’image – en construisant Le vénérable W. selon un montage didactique qui oppose à chaque mensonge de Wirathu une coupe immédiate vers une réfutation apportée par un autre témoin.

Le vénérable W. complète la cartographie du monde initiée par I am not your negro, visant à montrer que partout sur Terre les majorités ont besoin pour exister de se créer des ennemis fantasmés, et nettement minoritaires en réalité

Le vénérable W. complète la cartographie du monde initiée par I am not your negro, visant à montrer que partout sur Terre les majorités ont besoin pour exister de se créer des ennemis fantasmés, et nettement minoritaires en réalité – les musulmans ne représentent ainsi que 4% de la population birmane. Deux points rendent le film de Schroeder, par-delà ses limites (il est forcément ardu d’embrasser en 1h40 tout le contexte d’un pays si éloigné de nous, et si refermé sur lui-même), particulièrement sinistre et effrayant. Le premier est l’utilisation ô combien cynique faite par Wirathu des attentats de Daesh pour maintenir dans la peur la population, et lui faire accepter toutes les dérives. C’est là une manœuvre que l’on retrouve à des degrés divers aux quatre coins du globe, aux États-Unis, en Chine, en Europe, et qui évoque de manière caustique les coalitions de méchants fantasmées par les comic books : le mal se nourrit du mal, pour causer encore plus de mal.

L’autre point est relatif au contexte actuel de la Birmanie, où le clergé et l’armée se trouvent dans une telle situation de puissance incontestée que leur pulsion de mort envers les minorités peut s’exprimer sans aucune retenue, dans les discours (où les appels à la violence ne sont même pas masqués) et dans les actes – le film compile, jusqu’à sa nausée et à la nôtre, des enregistrements complaisants de violences sauvagement infligées aux Rohingya. Schroeder pensait retrouver le Bouddha (dont les enseignements prônant la paix, la réserve, l’amour sont murmurés en voix-off par Bulle Ogier) ; il a retrouvé à la place l’Allemagne nazie des années 1930, qui éructait et pratiquait sa haine des juifs. Il se retrouve témoin et messager malgré lui du fait que le mal est universel, éternel, transcendant les couleurs de peau et les religions.

LE VÉNÉRABLE W. (France, 2017), un film de Barbet Schroeder. Durée : 100 minutes. Sortie en France le 7 juin 2017.