Avec AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS, Kurosawa s’adresse au grand public mais parle à ses fans

Film de science-fiction mais comique, d’une durée considérable mais au découpage alerte, Avant que nous disparaissions est l’un des éléments les plus légers et mainstream de l’œuvre de Kiyoshi Kurosawa. Ses fans de toujours pourront bouder cette récréation, mais pas leur plaisir de repérer ça et là nombre d’auto-références.

 

L’introduction est angoissante : on y voit une femme happée à l’intérieur de sa maison par une force alors invisible, puis l’on bascule entre ces murs et découvre une jeune fille maculée de sang, observant nonchalamment deux cadavres. Lorsqu’elle reprend la route, une musique guillerette se lance. On la suppose alors contrapuntique, comme l’était celle de Cure en 1997 quand le massacre inaugural d’une prostituée à coups de tuyau était contre-balancée par un plan sur l’inspecteur Takabe, lui aussi accompagné par une composition musicale étonnamment légère. Seulement, si l’on suppose qu’il s’agit cette fois encore d’un contre-point, c’est parce que l’on se méprend sur le ton du film. Comprenez que, par la suite, Kurosawa va se calquer sur la musique de la scène d’ouverture plutôt que sur ses images. Or, s’il était difficile de concevoir cela, c’est parce que le cinéaste n’a plus réalisé de comédie depuis le milieu des années 1990 et la saga Suit yourself or Shoot yourself ; tournée un an avant Cure mais qu’un monde sépare. Pour autant, sur le fond, Avant que nous disparaissions continue de faire penser à ce dernier dès la séquence suivante puisque l’on découvre un personnage «plein de vide», tel jadis Mamiya, l’hypnotiseur amnésique au cœur de Cure. Ici, l’homme se nomme Shinji et fait le malheur de son épouse Narumi depuis qu’il semble avoir perdu la mémoire.

Shinji dans AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS (à gauche) et Mamiya (de dos), Takabe (de face) dans CURE (à droite)Shinji dans AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS (à gauche) et Mamiya (de dos), Takabe (de face) dans CURE (à droite)


L’explication, le spectateur la reçoit relativement vite en revanche : Shinji, de même que deux autres personnages que l’on découvre durant les premières minutes (l’une d’elles étant la jeune fille de l’incipit), s’avèrent être des extra-terrestres ayant pris forme humaine. Ils sont là pour préparer l’invasion proprement dite de leur congénères, qu’ils estiment à trois jours au plus tard. Détail amusant, ils se disent surpris que cela soit si «long», ayant initialement prévu quelques heures à peine pour accomplir leur mission : voler les concepts inhérents à la notion d’humanité auprès des hommes et femmes qu’ils croisent ça et là. Le problème étant que chaque humain qui leur délivre un concept le perd immédiatement et à jamais ; quand il s’agit de se séparer de la «famille» ou de l’«amour», forcément, Kurosawa prend la mesure du drame qui en découle avec beaucoup de finesse.
Mais si le cinéaste est convaincant quand il s’agit de mettre en scène cette balance dans la sphère intime, il ne l’est plus quand il élargit le cadre. Dans la seconde partie du récit, on comprend que les personnages ayant perdu des concepts en souffrent et sombrent dans la folie, seulement il n’aura pas été question d’une transmission virale de ces «vols» – ce qui n’aurait pourtant pas été impensable de la part du réalisateur de Door 3 (1996), Cure, Kaïro (2001) ou encore Creepy (2016), films sur la contamination du mal. Et s’il s’agit seulement des action des deux extra-terrestres, Kurosawa aura omis de les montrer déployer le processus d’extraction mentale à l’échelle d’une ville voire du pays.

Il faut dire que la caractérisation des trois extra-terrestres, et le traitement du fantastique qui en résulte, n’est pas ce qui séduit le plus dans Avant que nous disparaissions. L’exercice est toujours délicat, celui du versant le moins visible de l’invasion au cinéma, lorsque l’alien revêt apparence humaine, refusant petits hommes verts et autres bêtes visqueuses tentaculaires. Quand cette proposition se met au service de la comédie, on navigue souvent de la fausse bonne idée au véritable cache-misère : d’Extraterrestre espagnol de Nacho Vilogando à L’ultimo terrestre italien de G.A. Pacinotti (improbable nanar en Compétition à la Mostra 2011), en passant par L’extraterrestre des Inconnus chez nous ou les hollywoodiens Les envahisseurs sont parmi nous (Michael Laughlin, 1983) et De quelle planète viens-tu ? (Mike Nichols, 2000). A chaque fois, du fait que l’humain monopolise le cadre, le spectateur devient tributaire du pouvoir de suggestion du cinéaste. Et si l’on veut bien croire que les trois extra-terrestres du film de Kurosawa en sont, on peine à reconnaître leur consistance.

AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS de Kiyoshi Kurosawa


Comprenant progressivement que leur venue sur Terre est avant tout un révélateur de l’état de la planète et des humains qui l’habitent – un peu comme Les monstres de Maple Street par exemple (La quatrième dimension, saison 1, 1960) – on cherche alors à coller des étiquettes sur Shinji et ses deux comparses. Hasardons : le premier symboliserait l’amour (d’où l’importance de sa relation à Narumi), le plus jeune Amano la rhétorique (il assaille son «gardien» terrien de questions) et la jeune fille Asumi la manière forte (elle tire sur tout ce qui bouge et se bat tant qu’elle peut – sans doublure, la comédienne Maeda Atsuko réitère les prises de combat de Seventh Code dans lequel elle avait tourné pour Kurosawa en 2015). De cette façon, sans profonde conviction non plus, on décèle les différentes manières pour un être humain d’être enfin bousculé et de commencer à penser son existence autrement, s’agit-il d’une situation plus générale ou de sa vie personnelle.

AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS (à gauche), KAÏRO (à droite)AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS (à gauche), KAÏRO (à droite)

 

Comme dans Tokyo Sonata (2008), en scrutant les arrières-plans, on peut lire ici sur des panneaux «U.S go out !» (sic) en référence aux bases militaires états-unienne au Japon. Si les question de l’attachement au pays, et du rejet ou de l’adhésion au monde extérieur, revient depuis longtemps chez Kurosawa, la première fois dans Vaine illusion (1998), puis dans Kaïro ou encore Tokyo Sonata donc, on ne parviendra jamais cette fois à tirer de conclusion sur le nationalisme contrarié de ses concitoyens tel que le cinéaste l’aura évoqué par le passé.
Resserré sur sa propre existence, ce rapport à l’extra-terrestre, au cosmos, devient donc tôt autant le révélateur pour les personnages d’une opportunité nouvelle de repenser sa place dans l’univers, et d’y trouver sa voie. Le film s’ouvre d’ailleurs sur une image qui pourrait symboliser cela, le sauvetage d’un poisson au beau milieu d’un bocal ; les déplacements aquatiques rappelant ici ceux des figures troubles d’un programme informatique dans Kaïro (2001), soit une représentation imagée des comportements sociaux humains. Heureusement, chez Kurosawa le chemin se parcourt de plus en plus souvent à deux. Et si Avant que nous disparaissions interroge d’autres monde pour cela, sous couvert de comédie de surcroit, il n’en finit pas moins par se recentrer une fois encore sur le couple et sa reconstruction, comme dans Cure, Tokyo Sonata et plus récemment et sensiblement encore dans Vers l’autre rive (2015).

AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS (à gauche), KAÏRO (à droite)AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS (à gauche), KAÏRO (à droite)

 

Et comme dans ces films, et d’autres, Kurosawa aura tissé le lien entre l’intime et l’infini grâce à la vision d’une balade loin des affres de notre monde : l’image récurrente et apaisante d’un couple assis dans un bus et, par la fenêtre, des nuages et seulement des nuages. La saynète est plus appuyée et irréelle que jamais dans ce dernier film en date, mais s’intègre parfaitement dans son œuvre. De même que cette énième scène de sa filmographie s’achevant avec un personnage ou véhicule heurtant des poubelles et cartons (ici, Amano et Asumi avec leur van). De même que cette énième apparition glaçante d’un personnage sublimée par une coupure du son et un changement de lumière plateau (ici, Amano à côté dudit van). De même que l’avion de La mort aux trousses référencé avec outrance dans le dernier quart d’heure comme précédemment la boule des Aventuriers de l’arche perdue dans Doppelgänger en 2003.

Avant que nous disparaissions dure plus de deux heures mais, dès la première, ce sont ces connexions entre ce dernier film de Kiyoshi Kurosawa et les précédents qui apportent le plus de satisfaction. S’agissant sans doute du film le plus mainstream de son auteur depuis ses comédies policières des années 1990, il y aura encore considérablement simplifié son usage habituel de la grammaire cinématographique : plus de vitesse dans le découpage et moins d’amplitude dans l’échelle des plans. Pour l’apprécier, sans qu’il s’agisse non plus d’une condition unique, être fan de son cinéma s’avère finalement essentiel, et l’indulgence un atout non négligeable.

 

AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS (Sanpu Sura Siniryakusha, Japon, 2017), un film de Kiyoshi Kurosawa, avec Ryuhei Matsuda, Masami Nagasawa, Hiroki Hasegawa. Durée : 129 minutes. Sortie en France fin 2017.