MAMAN COLONELLE : les femmes et les enfants d’abord

Après l’école avec Examen d’État, Dieudo Hamadi filme dans Maman Colonelle un autre pan allant cahin-caha de l’autorité publique de son pays le Congo : la police, et plus particulièrement la section investie de la tâche de lutter contre les violences sexuelles ainsi que celles infligées aux enfants. Autant dire qu’il s’agit pour la « Maman Colonelle » du titre, qu’Hamadi suit dans son travail sur le terrain à la tête d’une brigade de la dite section, de vider l’océan à la petite cuillère.

Notre rapport aux images que le cinéaste rapporte du labeur quotidien de son héroïne (de son vrai nom Honorine Munyole) est dual. D’une part, les crimes qui sont remontés à Munyole nous apparaissent malheureusement familiers, car ils sont tristement universels, partagés par tous les peuples du globe – enfants maltraités, femmes violées. Mais en face de ceux-ci, les moyens à la disposition de Munyole pour faire appliquer la loi et condamner les agresseurs sont désespérément faméliques. Effectifs de police rongés par l’absentéisme, misère des locaux et des budgets, manque total de suivi judiciaire, pédagogie à l’attention de la population qui fait défaut : si de part et d’autre de la Méditerranée nous faisons face aux mêmes formes de violence, nous sommes brutalement inégaux en matière d’armes et de structures pour la combattre.

Le patriarcat étend son pouvoir violent au-delà des guerres, jusque dans l’instauration d’une concurrence morbide entre ses victimes

Et le pire est à venir. Transférée dans une autre province du pays, à Kisangani, la colonelle y découvre une situation où à la violence domestique « ordinaire » envers femmes et enfants s’ajoutent deux lames de fond qu’elle n’avait pas vu venir. D’une part une institutionnalisation sous le manteau de l’enfermement et de la torture d’enfants accusés de sorcellerie, par des « églises » prétendant les guérir ; d’autre part, l’abandon total, assumé par la communauté, de toutes les femmes ayant subi des viols quinze ans plus tôt lors de la « guerre des Six Jours », qui vit le Rwanda et l’Ouganda s’affronter sur le territoire congolais. Une séquence ahurissante, sans doute la plus glaçante du film, montre ainsi une association de mutilés de guerre de ce même conflit organiser une descente à Kisangani, en réaction à l’annonce de Munyole de s’engager pour faire valoir les droits de ces femmes violées. Ils viennent uniquement pour agiter rageusement, sous leur nez et sous celui de la colonelle, les papiers officiels leur reconnaissant à eux – et, dans leur logique, à eux seuls – le statut de victime.

Maman Colonelle est un film à twist et à happy-end, contre toute attente au vu de son genre et de son contexte, mais de manière tout à fait appropriée et accomplie

Ainsi le patriarcat étend son pouvoir violent au-delà des guerres, jusque dans l’instauration d’une concurrence morbide entre ses victimes. Face à quoi Honorine Munyole n’a plus le choix : puisque cette société est pourrie jusque dans ses profondeurs par ces idées rances et dépassées (les superstitions, la domination masculine), il faut en refonder une nouvelle. La force lumineuse de l’art de la mise en scène et du montage de Dieudo Hamadi s’affirme dans la façon dont il fait émerger cette conclusion, et sa réalisation – en nous prenant par surprise sur la forme tout en étant d’une logique évidente dans le fond. Maman Colonelle est un film à twist et à happy-end, contre toute attente au vu de son genre et de son contexte ; mais d’une manière qui se révèle tout à fait appropriée et accomplie.

MAMAN COLONELLE (Congo, 2017), un film de Dieudo Hamadi. Durée : 72 minutes. Sortie en France indéterminée.