DERNIERS JOURS À SHIBATI : The lost city of S

Un jeune cinéaste français part à la rencontre des futurs ex-habitants d’un quartier ancien de la mégalopole chinoise de Chongqing (quatorze millions d’habitants), voué à la démolition. En focalisant notre regard sur l’humain plutôt que sur le décor, sur les parcours intimes et non sur le processus global, Derniers jours à Shibati offre un témoignage plus intense de l’expérience traumatique vécue par les déplacés.

On évoquait dans notre texte consacré à Lone existence, un autre documentaire vu au Cinéma du Réel, la barrière entre filmeur et sujet filmé érigée immédiatement et irrémédiablement par le simple fait d’allumer une caméra pour consigner le réel. Les premiers instants de Derniers jours à Shibati donnent une démonstration éclatante de ce principe : aux yeux de ceux qu’il filme, le réalisateur Hendrick Dusollier devient défini une fois pour toutes par ce geste. Il n’est plus seulement l’étranger venant de l’Occident, il est l’étranger qui a l’idée bizarre de filmer – que cela soit considéré comme un acte positif ou négatif par ceux qui passent devant son objectif. L’interaction ne se fait dès lors plus d’humain à humain, mais d’humain à caméra.

Le filmage est radicalement à la première personne, faisant de Derniers jours à Shibati une expérience de réalité virtuelle où ne manque que le casque

Dusollier a l’intuition brillante de pousser à l’extrême cette nouvelle donne, ce devenir-caméra auquel il ne peut de toute manière échapper. Son filmage est radicalement à la première personne, faisant de Derniers jours à Shibati une expérience de réalité virtuelle où ne manque que le casque. L’immersion est totale, tous les choix de mise en situation et de mise en scène de Dusollier poussant à son effacement personnel et ainsi à l’amalgame entre ce que la caméra enregistre des lieux et sons qui l’entourent, des échanges avec les habitants, et ce que nos sens perçoivent. L’illusion que c’est nous qui nous baladons au hasard des rues tentaculaires de Chongqing, tombons au hasard d’un tournant sur les gratte-ciel arrogants et flambant neuf qui dévorent la ville historique, ou encore menons l’enquête pour retrouver une personne en particulier sans parler la langue, cette illusion est aussi parfaite que dans les plus réussis des jeux vidéo d’enquête et d’aventure en vue subjective.

Cette orientation futuriste donnée à la mise en scène, ainsi que les ellipses substantielles intégrées par Dusollier à la narration (deux coupures de six mois entre chaque fois où il vient prendre des nouvelles de trois résidents en particulier de Shibati), sont en parfaite adéquation avec le phénomène dont le cinéaste nous rend témoins en sa compagnie : le saut dans la modernité imposé au peuple chinois. Le transfert est brutal comme une téléportation soudaine sur une autre planète, inconnue et déroutante. Relogés par le gouvernement ailleurs dans l’immensité de Chongding, les individus suivis par Derniers jours à Shibati passent en sautant toutes les étapes intermédiaires d’une vie traditionnelle de village à une existence dans un environnement urbain tout droit sorti de visions de science-fiction. C’est un enfant qui l’exprime le mieux, quand il nous prend par la main – par l’intermédiaire de Dusollier et sa caméra – pour nous emmener voir « la Cité de la Lumière de la Lune ». Derrière cet intitulé mystérieux et enchanteur, digne d’un conte de fées, se cache en réalité le Times Square local, une grappe d’immeubles clinquants couverts de panneaux publicitaires géants dont la lueur met le monde sens dessus dessous en rendant la nuit encore plus claire que le jour.

DERNIERS JOURS À SHIBATI (France, 2017), un film de Hendrick Dusollier. Durée : 60 minutes. Sortie en France indéterminée.