LUXEMBOURG 2017 : à la recherche du temps perdu

Un festival, c’est toujours une expérience du temps : les films défilent, les nuits s’écourtent, on perd le fil, certaines projections s’achèvent trop vite, d’autres mériteraient que soit inscrite leur “durée ressentie” dans le programme. Et puis, c’est le cas avec cette septième édition du festival luxembourgeois, les films eux-mêmes se jouent du temps, l’étirent, le tordent ou bien encore le cachent dans leurs ellipses.

C’était juste avant la projection de SONG TO SONG de Terrence Malick, j’avais une heure devant moi, et grand bien me fit de la passer au Musée d’Art Moderne de Luxembourg-Ville. D’y errer entre les sculptures tournoyantes de Tony Cragg qui me rappelaient les décors imposants de The Tree of Life (2011) et de m’arrêter devant Many Spoken Words, la fontaine de Su-Mei Tse qui convoque cette fois A la merveille (2012). Ce n’est pas de l’eau mais de l’encre qui s‘écoule dans cette œuvre, et d’elle l’idée que d’autres se meuvent en mots puis se propagent et s’unissent en un mouvement perpétuel.
De quoi songer à cette scène d’A la merveille où Marina écrit d’un doigt sur l’eau. La “liquid narration” dont parlait Harmony Korine la même année pour définir Spring Breakers s’appliquait alors à merveille au dernier Malick. Mais aussi au précédent et déjà au prochain.
Song to Song ne surprend déjà plus en cela. C’est un flux continu au sein duquel le temps se cache dans les ellipses et disparaît à jamais, une discussion pouvant s’écouler sans heurt d’un espace à l’autre ; au sein duquel la notion même de temps s’efface au profit d’un accès direct aux sentiments de ses personnages. De cette approche du temps, Song to Song en est le versant heureux, celle d’une érosion de la dimension qui s’avère profitable aux personnages.

Oeuvre de Tony Cragg (à gauche), de Terrence Malick (au centre), de Su-Mei Tse (à droite)

 



A l’inverse, dans Synecdoche, New York (Charlie Kaufman, 2008) ou dans The Future (Miranda July, 2011) et aujourd’hui dans THE LOST CITY OF Z de James Gray, ces temps morts tiennent le plus souvent du cauchemar éveillé pour le protagoniste. L’ellipse leur est fatale. Chez Kaufman, Caden Cotard (Philip Seymour Hoffman) souffre de ne pas voir les années passer, persuadé et nous persuadant qu’elles n’auront pas existé, pour lui du moins. Sa fille a grandi, il ne l’a pas su. Dans The Future, il suffit d’un clin d’œil et d’un cut pour avoir perdu cinq ou dix années de sa vie. Face à l’héroïne Sophie, que Miranda July interprète, les enfants d’une amie passent ainsi de nouveau-né à l’ado dégingandé en quelques secondes. Soit un simple désagrément de contre-champ si le temps ne lui avait pas échappé à elle aussi en retour.
James Gray ne s’aventure pas sur le terrain du fantastique, ou si peu, quand il imagine aussi que le temps échappe à son héros (Charlie Hunnam). L’explorateur Percy Fawcett est coresponsable de sa disparition : ce ne sont pas les ellipses de Gray qui le dévorent mais les séquences en Amazonie, espace où temps semble s’écouler différemment. A chaque fois que Percy revient chez lui, ses enfants ont grandi, déraisonnablement. D’autres enfants naissent, ils sont bien de lui, mais semblent venir au monde à son insu. A chaque retour, c’est un déchirement, mais pour le spectateur bien avant lui. Viendra dans un second temps le moment, bouleversant, où l’explorateur comprendra que le temps perdu ne sera jamais retrouvé. Qu’il puisse en rester, c’est autre chose, et oui il en reste.

HOUNDS OF LOVE de Ben Young repose sur cette même espérance – le temps qu’il reste. D’abord pour essayer de se sauver puisque l’adolescente Vicki est séquestrée par un couple de prédateurs sexuels. Et si elle y parvenait, le temps restant pour vivre et revivre. Seulement, Ben Young ne se contente pas de laisser le strict défilement des événements dicter l’issue du film et du calvaire de la jeune fille. Comme Michael Haneke dans ses Funny Games, la monstration assumée de sa position de démiurge facétieux en moins, Young travaille l’élasticité du temps dès lors qu’il est aux commandes. On le ressent lors d’une scène en forêt à mi-parcours possiblement délogée de sa position chronologique première, ou bien avec l’intervention de personnages de sauveurs dont l’inertie semble tenir à la répétition exacte de certains plans. Young est joueur mais pas forcément sadique : il plombe ou ravive l’espoir c’est selon, il donne et reprend, prend et rend, peaufinant un exercice de style reposant sur l’amplitude émotionnelle du spectateur, à sa merci. Et si prise d’otage il y a dans Hounds of Love, le Syndrome de Stockholm n’est pas loin à l’égard du prometteur Ben Young. (Bien entendu, le film partait de toute façon avec une avance confortable sur le reste de la production mondiale grâce à son titre faisant référence au cinquième et merveilleux album de Kate Bush).

Stephen Curry dans HOUNDS OF LOVE

 

A l’évidence, Etienne Comar n’a pas le regard de Ben Young, mais avec DJANGO son portrait limité de Reinhardt, tout à la gloire de Reda Kateb, il se rapproche néanmoins de Hounds of Love pour un travail de rétention ici plus sonore que visuelle mais favorisant là encore le suspense. On entend d’abord la sirène de l’alerte aux populations mais le danger ne vient pas, plus tard des aboiements inquiétants de chiens mais rien de plus, encore plus tard une porte claquée surmixée quand Django se rend dans un QG Nazi mais rien, toujours rien… si bien que l’on s’interroge : quel sera ce premier son à ne plus seulement alerter d’un danger imminent mais à le faire poindre tangiblement, et surtout quel sera-t-il ? La réponse est donnée quand le personnage “matahariesque” de Cécile De France se retrouve à terre, filmée de haut pour l’opposer à la contre-plongée finale de Django lors de son concert de 1945. Un bruit sourd et terrible se fait alors entendre mais cette fois-ci, le son ne s’arrête pas brusquement, à l’inverse il se propage sur la scène suivante, vision d’un campement tzigane en feu. Rétention et révélation, de la catastrophe, et de la véritable nature du film. Django peut être critiqué pour sa façon presque opportuniste de convier la tragédie du peuple tzigane à travers le destin du chanteur, mais au moins, par sa mise en scène, report et renfort de la catastrophe, Etienne Comar aura trouvé un moyen personnel d’étoffer l’étrange sujet greffé à son portrait d’artiste.

L’entêtant DARK NIGHT se plaît lui aussi à repousser l’échéance, du moins pour le spectateur sachant que Tim Sutton va décrire dans ce film Elephant-esque quelques heures de la vie de personnages peu avant qu’ils ne rejoignent une salle de cinéma où ils trouveront la mort. Le titre du film est un indice pour comprendre qu’il revient sur la fusillade d’Aurora, Colorado, perpétrée par James Eagan Holmes en 2012 lors d’une séance de The Dark Knight Rises. Comme chez Gus Van Sant, il y aura plusieurs points de vue, des ébauches d’explication au sujet du drame, mais surtout un travail d’analyse et d’interprétation laissé à la discrétion du spectateur L’approche tentaculaire permet aussi au réalisateur d’éclater et de recomposer la figure de Holmes sans la mettre en scène directement (les yeux de l’un, les cheveux d’un autre, leur couleur orange reflétée sur ceux d’un dernier). Le plus curieux et malin sera de faire apparaître malgré tout le mug shot de Holmes dans un écran de télévision vers le début du film, vu sans le voir par une jeune femme censée mourir sous ses balles quelques jours plus tard. S’il est déjà sous les verrous, c’est que elle ne mourra peut-être pas. Et si ce n’est pas le cas, peut-être le film in fine regardé par tous, hors-champ, n’est-il pas The Dark Knight Rises mais Dark Night ? On imagine alors les victimes perdus dans cette boucle, mais encore vivantes, semblables aux dernières souvenirs que leurs proches ont voulu garder d’eux.

ce passé était un présent s’interdisant le futur.

Deux autres films présentés au “LuxFilmFest” auront encore donné à ressentir cela : l’épreuve du temps. Dans l’un c’est un allié, dans l’autre un ennemi cruel et redoutable. 
L’AUTRE CÔTE DE L’ESPOIR d’Aki Kaurismäki, reparti du Luxembourg avec le Grand Prix Orange, fige d’abord le temps pour mieux le reconnaître et l’apprécier ensuite. Quand le film débute, son protagoniste Wikström est à l’arrêt : vie de couple au point mort, apathie professionnelle, et un stock de chemises invendables empilées sur les étagères de sa cave, possible symbole d’une caractérisation boltanskienne de l’archive et de la mémoire. Quand Khaled, un demandeur d’asile syrien, investit ladite cave, forcément, le film bascule. Le temps ne s’échappe pas cette fois, même imperceptiblement, comme il l’aura fait chez Malick, Gray ou Young, il s’éprouve même sensiblement. Le récit ici conté n’étant qu’une parenthèse dans le périple de Khaled, son instant-t ne saurait s’absenter.
I AM NOT YOUR NEGRO est quant à lui narré au passé, mais ce qu’il indique c’est que ce passé était un présent s’interdisant le futur. Le film de Raoul Peck, lauréat du Prix du Documentaire BGL BNP Paribas, revient sur le Mouvement des droits civiques états-uniens, et plus précisément la lutte noire-américaine pour l’égalité de leurs droits, à travers les écrits de l’intellectuel James Baldwin. Seulement, les avancées sociétales et l’évolution chronologique du récit s’avèrent inlassablement rythmées, jalonnées, heurtées par les morts successives de figures du proue du Mouvement : Medgar Evers en 1963, Malcolm X en 1965, Martin Luther King Jr. en 1968. Une rengaine funeste, terrible, rageante, qui rappelle celle des Moisson funèbres, le mémorable roman cathartique de Jesmyn Ward (2013), où cinq des amis de la narratrice, cinq jeunes hommes noirs américains trouvaient la mort, les uns après les autres, redite infernale là encore. Pour ces hommes, la vie s’est conjuguée à un temps nouveau : le futur interdit.

 

Dates de sortie française (2017) : The Lost City of Z le 15 mars, L’autre côté de l’espoir le 15 mars, Django le 26 avril, I Am Not Your Negro le 10 mai, Hounds of Love le 28 juin, Song to Song le 12 juillet, Dark Night non déterminée.

 

La 7ème édition du Luxembourg City Film Festival s’est déroulée du 2 au 12 mars 2017.