AMERICAN HONEY, bataille de guêpe

Pour son arrivée sur le territoire américain, qu’elle figure gorgé de sang et truffé de drapeaux, Andrea Arnold repense intelligemment les entrechocs sociaux et les fantasmes salutaires de ses films britanniques.

Ce n’est pas seulement parce que cela fait quatre fois sur quatre qu’Andrea Arnold cadre son film au format carré que l’on reconnaît instantanément son style. Durant les premières minutes, son héroïne Star (Sasha Lane) déambule aux abords d’une voie rapide du Midwest, en quête de nourriture dans des bennes à ordure. Il lui faut s’occuper de deux enfants, qui ne sont apparemment pas les siens mais qu’elle élève et protège malgré tout. Deux têtes blondes qu’elle doit surveiller, avec une fébrilité que la mise en scène seconde, pour un incipit qui rappelle Wasp, le film qui avait valu à la réalisatrice anglaise l’Oscar du Meilleur court-métrage en 2005. C’est ensuite une cousine américaine de l’héroïne de Fish Tank (2009) que l’on pense suivre, tant le filmage caressant en est proche.

WASP d'Andrea Arnold

Wasp d’Andrea Arnold (2004)

D’emblée et jusqu’au terme d’American Honey s’invitent des inserts sur des guêpes – attirées par son miel ? – comme dans Wasp (anglais pour “guêpe”). Le court-métrage n’en jouait pas moins sur la double signification du terme, puisque la mention des White Anglo-Saxon Protestants s’accordait à ses personnages et correspond aujourd’hui encore à ceux du premier essai étatsunien de l’auteure, s’attachant cette fois à une nouvelle émanation du WASP originel. Émanation elle-même multiple indique Andrea Arnold qui cadre un drapeau des USA toutes les deux séquences, et qui semble chaque fois planté par une communauté ou un citoyen différent du précédent. Il est le dénominateur commun de tout un peuple, vivant sous la bannière étoilée, mais n’en recevant visiblement pas la même lumière.
Andrea Arnold raconte comment Star intègre une équipe de vendeurs de faux abonnements de magazine, communauté marginale soudée et hiérarchisée, qui voyage à bord d’un même van pour commettre son forfait. De temps à autres, fatalement, ils se téléscopent avec la haute classe moyenne nationale. L’élévation est encore ce qui désunit les Etats-Unis, là où les riches regardent leurs pieds (cette mère qui se désintéresse de sa fille adolescente), les pauvres regardent le ciel. Et Star les étoiles. Comme dans Mad Love in New York (Josh et Ben Safdie, 2015), autre film sur l’extrême précarité, aussi avec Arielle Holmes, l’adage «aide-toi le Ciel t’aidera» ayant manifestement du plomb dans l’aile, c’est le ciel qui demande de l’aide, alors leurs jeunes personnages se chargent de l’embellir à coups de feux d’artifice.

AMERICAN HONEY d'Andrea Arnold

L’élévation morale de Star va de pair, ou non selon l’appréciation du spectateur. Son acceptation progressive de la petite criminalité de sa nouvelle bande laisse supposer le contraire, mais l’on peut aussi l’estimer constitutive de sa lutte des classe. Dans un même élan, Star entame aussi une une révolte larvée contre l’exploitation meurtrière de l’animal par l’homme. Le sol-même du pays est gorgé du sang de cette violence, qu’elle pourra ou non rapprochée de celle subie par ses semblables. L’un des plus beaux plans du film la voit regarder un camionneur sur le bas côté de la route, elle l’observe sans jugement, l’homme est un père de famille dévoué, comme d’autres. Puis il démarre et l’œil de Star balaye sans même le vouloir le reste de l’engin, et apparaissent dans les interstices des vaches en route pour l’abattoir. Le problème n’est pas qui l’on est, ou plutôt qui l’on semble être, mais ce que l’on trimbale avec soi, au sens «propre».

Andrea Arnold utilise la mythologie américaine du XXème siècle comme elle infusait dans Wasp et Red Road  les réminiscence de contes populaires

Dans le cas de Star et de ses nouveaux amis, ce sont des passés violents aussi, exception fait qu’ils n’en sont pas coupables. Il les énumèrent une fois au début, chacun leur tour, mais par la suite il conviendra de tout faire ensemble : le travail en binôme, la danse en chorés synchronisées et surtout les chansons à tue-tête, rengaine magnifique du film.
Mais la difficulté d’avancer dans un monde qui ne les accueille pas les pousse à se réfugier dans un autre. Une terre de fantasmes, peuplée de super-héros et autres figures classiques de la culture populaire. Ici, une ville et ses hauts immeubles leur rappelle la Metropolis de Superman, Jake (Shia LaBeouf) chantonne l’air de Super Mario avant de commencer sa tournée de vente qu’il assimile à un jeu ; Pagan (Arielle Holmes) ne parle que de Dark Vador et de l’Etoile Noire ; et revient encore Spider-Man quand il faut faire rêver un enfant désœuvré. Andrea Arnold utilise cette mythologie américaine du XXème siècle comme elle infusait dans Wasp et Red Road (2006) les réminiscences de contes populaires : une héroïne attendait son «Roméo» dans le premier, une autre se faisait appeler «Belle au bois dormant» dans le second, alors qu’une silhouette se transformait presque sous nos yeux de renard en homme au début du film, prêt à chasser l’héroïne le long de sa route de briques rouges. Dans American Honey, la transformation se fait hors-champ, mais Jake est bien un loup-garou, ou du moins entend-on son hurlement. C’est certainement cela qui séduit Star, animaliste en herbe, qui connait la clémence des ours et rend sa liberté à une guêpe, vers la fin du film. Bien plus tôt dans American Honey, elle chantait déjà «Choices» d’E-40 avec ses comparses, «nope… yup… everybody got choices ! ». Elle aura fait le sien.

AMERICAN HONEY (Etats-Unis, Grande-Bretagne, 2016), un film d’Andrea Arnold, avec Sasha Lane, Shia LaBeouf, Riley Keough, Arielle Holmes. Durée : 2h42. Sortie en France le 8 février 2017.