BRIVE 2016 : vers le moyen et au-delà ?

Panorama en terre corrézienne du moyen-métrage contemporain et passé : de nos campagnes aux foyers iraniens, de nos banlieues au Rajasthan, errances d’âmes nostalgiques.

 

Pour les puristes ou en tout cas selon la terminologie du CNC, un moyen-métrage, ça n’existe pas. La petite vidéo introductive du festival joue d’ailleurs de cette incongruité en laissant ses acteurs interdits à l’évocation du format. Et en effet, il y a les courts-métrages en deçà de 59 minutes et les longs au-delà. Et c’est tout. Avec le numérique, ça aurait pu changer, mais non, l’institution a décidé que ça foutrait la pagaille. De notre côté, on se dit qu’il y a quelque chose de tout à fait fantastique à promener son corps de festivalier dans un monde où les films n’existent pas. À plus forte raison dans un département qui n’existe pas vraiment non plus : la Corrèze. Chez Accréds, on aime aussi la S-F et on se dit que les moyens-métrages existent autant que les extra-terrestres ou les licornes, alors on va faire un tour à Brive.
Le festival vit bien, lui, et c’est à l’heureuse initiative de Sébastien Bailly, co-fondateur avec Katell Quillévéré de l’événement, il y a plus de dix ans. S’il en a laissé la direction à Elsa Charbit, sa présence bienveillante – il était là en seule qualité de réalisateur – planait sur le Grand Rex, unique lieu de projection.
On n’a pas trop le temps de penser, les gestes s’enchaînent magnifiquement avec un souci de cohérence rare : qu’ils soient thématiques ou esthétiques, les motifs des films – toujours programmés par deux –  se répondent à la perfection et l’ensemble de la sélection est d’une grande tenue formelle.
Pourquoi faire dans le moyen ? La première réponse un peu trop évidente semble être dans le titre : précisément pour une question de moyens ; l’opportunité de mettre le pied à l’étrier sans complètement satisfaire au format parfois trop lapidaire du court-métrage. Mais c’est aussi la possibilité de revenir à une forme d’évidence du trait. Avec l’allongement de la durée des films, à l’heure où on apprend que les gens ne finissent pas les livres (quand ils les commencent), à l’heure du binge-watching, le moyen-métrage est peut-être le moyen de retourner vers un format plus respirant, plus intuitif. Malheureusement, c’est peut-être aussi un des écueils de l’exercice : la relative uniformité de l’ensemble, ou plus précisément le manque cruel de renouveau et de singularité. Ça ne nous a pas empêché d’être cueillis par quelques très belles propositions. Petit tour d’horizon du festival.

La nouvelle qualité française

Il y a probablement dans ces premiers gestes la volonté de se rassurer en épousant des canevas éprouvés, et qui pourraient témoigner d’une forme de « nouvelle qualité française » qu’elle soit par ailleurs consciente ou non. Dans cette qualité, nous discernons la fascination pour un cinéma enferré dans le passéisme, le respect de celui qui ne veut pas en faire trop, celui qui veut faire le mort.

BODY de Léonor SerrailleLéonor Serraille ouvre le bal avec son joli Body (il s’agit du film, pas d’une chanson d’Ophélie Winter). Le parcours d’une femme entre deux-âges, Cathy (parfaite Nathalie Richard), seule, trop seule. La caméra veut insister sur son sourire gracile, toujours en même temps rayonnant et prêt à s’effondrer, plaçant le spectateur dans une sorte de danger guilleret permanent. Il est beaucoup question d’isolement dans Body, celui du corps bien sûr, celui des patients comateux dont s’occupe Cathy, dans un jeu de miroir symbolique. Cet isolement au monde prend la forme de dispositifs sonores coercitifs, d’abord dans une scène inaugurale qui sature l‘espace d’ondes FM puis lorsque Cathy écoute un message dont on ne sait s’il est réel ou fantasmé. Plus loin, elle est cernée par le frottement des rouleaux d’une station de lavage, passage qui évoque immanquablement la séquence introductive du 7ème Continent de Haneke. Enfin, dans une séquence plus fantasque, synthétisée par la musique pop que crachotent les écouteurs de Cathy. C’est plus joyeux, mais de fait probablement plus inquiétant : la solitude n’en est que plus déchirante. Il y a aussi ce corps vieillissant – le body du film –  toujours renvoyé à son caractère indésirable, méprisé, ignoré (on pense cette fois à la Pianiste) à tel point que le besoin de trouver un contre-point (l’étreinte, la communication) accouchera (peut-être) des pires extrémités. Jusqu’à un dernier regard caméra bien inutile. Un regard qui nous dit qu’on ne se regarde pas assez et qu’on en crève. Ca sonne un peu comme une campagne de Médecins du Monde et on s’en serait bien passé, d’abord parce que le constat était déjà limpide, ensuite parce qu’on a déjà donné. On peut regretter enfin une forme trop respectueuse du sujet, la politesse et la fragilité d’un cinéma qui ne veut qu’effleurer, même si l’ensemble touche.

Il semble que toute une génération de jeunes adultes regrette son enfance et se goinfre de madeleines St Michel en espérant atteindre Proust.

 

L'ÎLE JAUNE de Léa Mysius et Paul GuilhaumeDans la nouvelle qualité française on trouve encore trois autres films : Les Rosiers grimpants, de Lucie Prost et Julien Marsa, La Bande à Juliette d’Aurélien Peyre, L’Île jaune, de Léa Mysius et Paul Guilhaume et enfin, à part, Gang de Camille Polet (mais dans une mesure tout à fait particulière.) Les Rosiers grimpants, ce sont les Super 5, le retour à la terre, Eli & Jacno (back to the eighties), le papier-peint ringard, le lit qui grince. Il semble que toute une génération de jeunes adultes regrette son enfance et se goinfre de madeleines St Michel en espérant atteindre Proust. Evidemment, mâchouiller ces petites douceurs est agréable à l’heure du thé, mais leur simple évocation ne suffit pas. On pense aux Macaigne movies : Tonnerre, la Fille du 14 juillet, un Monde sans femmes, Eden, tout un bestiaire de films souvenirs certifiés NF. La Bande à Juliette (Prix Ciné +) et L’Île jaune se tournent vers le récit adolescent. Le premier est une sorte d’hybridation de Claude Miller et des Combattants de Thomas Cailley quand le second lorgne davantage du côté de Rozier, l’humour et la fausse nonchalance en moins.On peut déplorer une absence de singularité formelle et thématique criante, mais l’un comme l’autre savent trouver leur petite musique, celle des tourments pré ou post-pubères qui nous rappellent Pierre & Vacances. Evidemment, tout ça se termine sur la proue d’une petite embarcation, cheveux au vent, le Cold Song de Klaus Nomi résonnant gravement dans nos oreilles. Merci Maurice.

GANG de Camille PoletLe cas de Gang de Camille Polet est déjà nettement plus particulier. Les filles et les garçons s’appellent Pierre et traînent leur candeur sur des terrains aussi vagues et affirmés que leur t-shirt. Ils en sont les croquis indifférenciés. Si Gang est aussi un essai sur l’adolescence, s’il est aussi résolument tourné vers la fin des années 80 et le SIDA (impossible de ne pas penser à La Pudeur ou l’Impudeur de Guibert) c’est cette fois-ci dans une démarche infiniment plus expérimentale. Les plans fixes tournés en VHS, le dépouillement, la saleté de l’image : cette idée que tout de l’adolescence à la communauté doit bien mourir un jour a quelque grâce funèbre, notamment ces tableaux nocturnes qui prennent la matière et la teinte ocre des spectres. On est encore dans le regret, celui de la disparition des teen-movies – c’est le projet assumé de ce film financé en crowdfunding – mais c’est un geste à la fois radical et doux, tout entier synthétisé par un dernier morceau évocateur : Funeral Home de Daniel Johnston.

Grand Prix France du festival, Vers la tendresse d’Alice Diop n’a pourtant pas retenu notre attention, le dispositif étant aussi paresseux que le sujet connu de tous : ce court documentaire bien clean sur soi se propose d’illustrer quatre entretiens de jeunes de banlieue évoquant leur misère affective et sexuelle. Si le constat est édifiant, la réalisation composée d’images muettes et sans aspérité se contente du livre d’images : des hommes frustes et mutiques qui traînent leur morosité. Il faut vraiment ne jamais avoir vécu à moins de 500 kilomètres d’une banlieue ou n’avoir vu aucun film depuis les années 90 pour s’en étonner. Heureusement, ça se termine par le Cantique des cantiques, qui est quand même la plus belle chose qu’ait produit une religion, même pour les athées comme nous. Surtout quand c’est chanté par Bashung et Chloé Mons. On termine ce tour de France par 6X6 de Pauline Lecomte et Marine Feuillade, conte expérimental incompréhensible autour de jeunes filles scouts. Une sorte de gloubi boulga artypop doloriste qui se termine par un clip de Dany Brillant. On s’est endormi entre les deux, ce qui est quand même un comble pour un film de 30 minutes. Si quelqu’un veut nous aider à parler du film…

Strangers than paradise

MARIO DE MAR de João RosasÀ l’étranger aussi, l’album de vacances a été à l’honneur avec Mario do Mar de João Rosas. Cette fois-ci le Portugal apporte sa petite touche languissante à la douce entomologie estivale, mais sans nous intéresser davantage. Il y a les feuilles de vignes pour le dionysiaque et la musique pop lusitanienne pour les climats, le fantôme d’un papy bateleur, un homme triste déguisé en Gizmo et puis c’est déjà fini. Saudade. Portugal encore avec Vila do Conde Espraiada de Miguel Clara Vasconcelos. Un garçon de Vila do Conde enregistre une lettre d’amour à l’aide d’un magnétophone. Sa voix se mêle à la musique, à des images d’archives et des histoires du passé, certaines vécues, d’autres entendues. C’est un belle description de l’acteur, de la place et des lieux qu’on occupe, dans une maison, dans un corps ou dans une dictature. C’est surtout l’évocation de souvenirs d’enfance qui permettent d’interroger le politique (« les guerres sont-elles le fruit d’enfants malades qui n’arrivent pas à arrêter de jouer à la guerre ? ») et peut-être pour l’auteur de comprendre sa place d’adulte dans ce monde-là. Le dispositif habillé d’artefacts vintage ainsi que le propos sont parfois un peu maladroits et indolents et conviendraient mieux au format télévisuel.

Conte politique et sociétal cette-fois, Le Jardin d’essai de Dania Reymond (Prix Jury Jeunes) était notre coup de cœur. Véritable déclaration d’amour au cinéma et ceux qui veulent le faire palpiter, c’est d’abord un constat assez nostalgique d’une Algérie perdue.

 

TÉLÉCOMMANDEEt justement Télécommande, documentaire anonyme français (mais manifestement réalisé par une iranienne) poursuit la réflexion politique de façon bien plus abrupte, en confrontant des images de régime aux commentaires de ses téléspectateurs. On peut assez facilement établir l’autoritarisme d’un État au nombre de visages qu’il est loisible d’en montrer. Ici, il n’y en a aucun. Le procédé unique repose ainsi sur un cadre simple : celui de téléviseurs vomissant leurs clips à la gloire du régime, des parodies d’élection, le bien-vivre à Téhéran qui entraîne ici les moqueries, là le désespoir des différents foyers qui se succèdent. On pense au merveilleux Homeland d’Abbas Fahdel, même si lui pouvait filmer ses amis et sa famille à visage découverts. Malheureusement, cette radicalité du dispositif – qu’elle soit strictement destinée à illustrer l’absence totale de liberté ou la seule conséquence d’une contrainte manifeste – témoigne d’une uniformité qu’on aurait voulue un peu bousculée. Il y a pourtant toujours quelque chose d’intéressant à filmer la petite lucarne : ce qu’il y a autour (le cinéma) paraît toujours plus beau et plus sincère.

 

LE JARDIN D'ESSAI de Dania ReymondConte politique et sociétal cette-fois, Le Jardin d’essai de Dania Reymond (Prix Jury Jeunes) était notre coup de cœur. Véritable déclaration d’amour au cinéma et ceux qui veulent le faire palpiter, c’est d’abord un constat assez nostalgique d’une Algérie perdue. Le jardin comme havre et comme forteresse : est-ce à dire que le cinéma nous protège ou qu’il étouffe dans la ville blanche ? C’est ce qu’exprime cette généreuse jeunesse, tour-à-tour obstinément désireuse de jouer et accablée par les contraintes budgétaires d’un cinéma laissé à l’agonie. Pour les diriger, Samir, cinéaste lui aussi partagé entre enthousiasme et résignation voudrait bien raconter une histoire similaire, une histoire de lutte et de révolte, de questionnements aussi, mais dans un lieu chimérique, qu’on imagine immémorial et exotique. La caméra regarde ses personnages amoureusement, en rit, compatit quand il le faut puis décroche vers le ciel ou la végétation luxuriante, vers un ailleurs qu’on espère plus radieux. À la frontière entre le manifeste et l’intangible, ce jardin ne semble pourtant pas en être à son coup d’essai. Interview de la réalisatrice à suivre très prochainement.

 

On termine la compétition européenne avec Die Katze (Grand Prix Europe et Mention spéciale Jury Jeunes) de Mascha Schilinski qui nous a aussi assez enthousiasmé, malgré quelques facilités. Encore une fois, l’adolescence constitue la trame de ce moyen-métrage très clipesque et sensitif qui joue sur les rapports fusionnels et oppressants entre une mère et sa fille. Die Katze, c’est un peu Romy Schneider enfermée dans son rôle de Sissi qui aimerait bien se libérer d’une génitrice un peu borderline. Le grain est chaud et crépusculaire, it Smells like teen spirit comme disent les jeunes, c’est sensuel et syncopé, entre Fassbinder et Lynch dopés à l’électro-pop de Stuttgart. Il y a un chat qui disparaît et des fourmis dans le cerveau. Des trucs d’ados quoi.

Hors Compétition

LA BRÈCHE DE ROLAND des frères LarrieuBrive, c’est aussi un ensemble de sélections parallèles, occasion notamment de revoir des films d’auteurs plus confirmés comme Chantal Akerman, Philippe Garrel ou Apichatpong Weerasethakul. De notre côté, on s’est plutôt émerveillé devant la Brèche de Roland des Frères Larrieu. Une ascension aussi légère que libre promenant un Mathieu Amalric solaire de l’autre côté de la trouée, comme Reinette et Mirabelle passent l’heure bleue. Il est des particularités naturelles au cinéma comme des transitions ou des aboutissements et que le corps épouse. Souvent pour peindre ou faire l’amour.
On s’est aussi amusé devant les premiers films de Peter Weir (Le Cercle des poètes disparus, The Truman Show) et dont les obsessions étaient déjà plus qu’à l’état embryonnaire. Michael, petite fiction australienne des années soixante autour de la naissance d’une contre-culture marque déjà l’écartèlement de Weir : entre bourgeois et hippies, il ne se résout pas à choisir. C’est quasi documentaire, émaillé de musique folk et de pattes d’eph, de marijuana et… Fun fact : on trouve une séquence absolument identique dans The Truman Show (à vous de la découvrir…).

Ex-délégué général du festival de Brive, Sébastien Bailly présentait trois portraits, Femmes PluriELLES, regroupés à cette occasion dans un seul film qui sortira prochainement en salles. Le discours féministe est assez rafraîchissant notamment lorsqu’il place face à leurs contradictions les contempteurs du voile et les politicards

 

JUNUN de Paul Thomas Anderson Whatever happened to the Green Valley, autre projet documentaire de Peter Weir est une sorte d’entreprise un peu utopiste : que la population se réapproprie son discours en filmant sa bourgade, que les médias discréditent jusqu’à la parodie. Ca commence sous la forme d’un faux reportage ironique très amusant qu’on dirait créé par les Monty Python (qu’il côtoyait) et ça enchaîne avec une assemblée populaire un peu folklo, où les gens échangent sur les propositions filmiques locales. L’ensemble est touchant et naïf, assez évocateur de la période mais quand même longuet. Le lendemain, Sébastien Bailly nous présente trois portraits, Femmes PluriELLES, regroupés à cette occasion dans un seul film qui sortira prochainement en salles. Le discours féministe est assez rafraîchissant notamment lorsqu’il place face à leurs contradictions les contempteurs du voile et les politicards, dont la Corrèze est une jolie pépinière. On finit le festival en fanfare avec Junun de Paul Thomas Anderson, sélectionné dans le panorama indien. Johnny Greenwood part enregistrer un album au Rajasthan avec les musiciens locaux. Un vrai coup de fouet que cette captation dans un luxueux palais aussi vide qu’immense ; c’est bariolé, contagieux, mystique. On repart du festival un sourire aux lèvres, le visage enfin buriné par le soleil de Corrèze. On reviendra.

 

Le 13e Festival de Brive s’est déroulé du 5 au 10 avril 2016.