CREEPY de Kiyoshi Kurosawa a tout pour provoquer la Psychose

Un ex-flic spécialisé dans les tueurs en série se passionne pour une affaire de disparition vieille de six ans, tandis que ses nouveaux voisins s’avèrent de plus en plus étranges et inquiétants. Sur ces bases communes, sans crier gare Kiyoshi Kurosawa nous emmène vers des sommets de cinéma et des abîmes de tourments humains à la seule force de sa mise en scène, à la manière d’Alfred Hitchcock avec Psychose.

Creepy, Psychose – les deux films partagent d’ailleurs une même façon d’avancer masqué derrière un titre passe-partout, dénué de tout relief ou ambition apparents. L’entrée en matière de Creepy affiche le même effacement, si on la compare à celle des derniers longs-métrages de Kurosawa. Dans Real et Vers l’autre rive, le couple au centre du scénario était dès le départ brisé par un drame considérable, le décès de l’un de ses deux membres. Rien de tel dans Creepy, qui démarre sagement, avec une cellule familiale entière dont chaque moitié s’engage dans une intrigue à la progression lente – mais ni ennuyeuse ni infructueuse pour autant. L’enquête oubliée par la police et réactivée par Takakura d’une part, les tentatives de Yasuko de sociabiliser avec la famille Nishino vivant recluse dans la maison mitoyenne d’autre part, captent notre attention par l’efficacité de la mise en scène de Kurosawa leur applique. Décadrages déroutants, brusques coupes ou changements d’axe, zooms ou travellings arrière prenant tout leur temps pour arriver à destination : rompu à l’exercice du film à suspense, Kurosawa sait parfaitement quels coups jouer, quels choix faire pour accrocher le spectateur à une situation de mystère ou de malaise, et la première moitié de Creepy est un modèle de synchronisation entre ces effets et les événements auxquels ils sont liés.

Le démon de Creepy ne lacère pas à coups de couteau, il inocule son poison, invisible et possiblement incurable

Puis, comme dans Psychose, un protagoniste arrive au mauvais endroit et le paie de sa vie, et la trajectoire du film, jusque là balisée, fait une violente embardée vers un terrain imprévu et effrayant. Dans Creepy il ne s’agit pas du personnage principal, parce que Kurosawa n’a pas comme Gus Van Sant pour objectif de réaliser un remake exact du chef-d’œuvre de Hitchcock. Il en reprend la structure narrative perverse et cauchemardesque (lui aussi met sur le chemin de ses personnages un escalier qu’ils ne peuvent s’empêcher d’emprunter les uns après les autres, comme si la force d’attraction du mal était plus forte que tout raisonnement sensé), et en fait un support à son regard personnel sur la folie. Les agressions de cette dernière ne sont plus frontales mais insidieuses. Le démon de Creepy ne lacère pas à coups de couteau, il inocule son poison, invisible et possiblement incurable.

Kurosawa cristallise la terreur dans l’apparence du film entier dans sa seconde moitié, et tout concourt à nous arracher au statut d’observateurs préservés, à nous exposer au même venin que les victimes du meurtrier

Cure est, avec Psychose, l’autre pilier sur lequel s’appuie Creepy. Kurosawa reprend la matière tétanisante de son premier grand film de genre, il y a vingt ans de cela, et l’élève encore un peu plus haut en lui donnant une nouvelle forme (in)humaine. Ce pourrait être ridicule tant les actes et coups de théâtre qui nous sont montrés sont excessifs, inconcevables, mais toute amorce de rire reste coincée dans notre gorge par la terreur qui nous gagne. Kurosawa cristallise cette terreur non seulement sous les traits d’une personne maléfique, mais en plus dans l’apparence du film entier dans sa seconde moitié. Le décor, la lumière et le son, les cadres et les mouvements d’appareil, tout concourt à nous arracher au statut d’observateurs préservés, et à nous exposer au même poison que les victimes du meurtrier. Ce venin se fixe sur nos faiblesses, notre orgueil ou notre amertume. Il y prospère jusqu’à atteindre l’horreur véritable, étrangère à tout monstre de foire : le vide absolu dans notre cœur, notre esprit, notre volonté. Un vide qui ne laisse de l’humain qu’une enveloppe corporelle sans substance, telles celles que l’on retrouve comprimées dans des housses sous vide après usage dans une des visions les plus glaçantes de Creepy. Quant à ceux qui en réchappent, ils ne guérissent jamais totalement du mal qu’ils ont éprouvé. La cicatrice douloureuse qu’il laisse au fond de notre âme fait naître un déchirant cri de répulsion, qu’il est impossible de faire cesser.

CREEPY (Japon, 2016), un film de Kiyoshi Kurosawa, avec Hidetoshi Nishijima, Yuko Takeuchi, Teruyuki Nagawa. Durée : 130 minutes. Sortie en France le 14 juin 2017.