Envoyée spéciale à… CinéMed 2015

Le CinéMed de Montpellier, comme son nom l’indique, célèbre le cinéma méditerranéen, dans une large acception, des côtes du Portugal (à l’honneur de cette 37e édition avec un focus sur le jeune cinéma portugais) aux Balkans en passant par le Maghreb notamment. Un petit tour par la compétition longs-métrages (plus une avant-première française) nous a donné un aperçu saisissant et instructif de la production 2015 d’une région aux identités multiples.

Premier film kosovar jamais présenté à CinéMed, Trois fenêtres et une pendaison est reparti samedi 31 octobre avec le prix de la critique et le prix Nova (décerné par des auditeurs de la radio). Ce film d’Isa Qosja, au titre programmatique, raconte la vie d’un petit village, bouleversée lorsque l’institutrice décide de se confier à une journaliste, racontant comment elle et plusieurs autres femmes ont été violées durant la guerre. Bien entendu, personne ne veut entendre cette vérité et surtout pas les hommes du village, que cette idée dérange. À travers un récit choral, le film décrit de manière parfois touchante l’insupportable résignation des femmes dans un monde régi par les hommes, et le semblant de révolte qui pointe grâce à la parole libérée de l’une d’elles. Malgré tout, sous ses atours de film anti-patriarcat, le film d’Isa Qosja n’est pas exempt de lourdeurs, à l’endroit même où il se voudrait exemplaire : d’abord, son obstination à rester centré sur la réaction des hommes (notamment les états d’âme de l’horrible personnage de « chef de village ») est un peu gênante ; ensuite, dans sa volonté d’alléger le récit, le film fait un choix discutable : les personnages masculins véhiculent une part de comique (le film commence et se termine avec un trio de vieillards papotant cocassement sous un arbre), tandis que les personnages féminins ne sont porteurs que de tragique (viols, suicide, solitude…).

De tragique il est également question dans Lazar, du Macédonien Svetozar Ristovski. Ce film noir mutique est centré autour d’un jeune homme (Lazar, donc) qui travaille pour le compte d’un parrain local au transfert illégal d’immigrés vers l’Europe. De son sujet politique, le film se détourne très vite, pour s’intéresser à des archétypes, des figures bien connues du genre. Le protagoniste se retrouve notamment face au dilemme classique : sortira-t-il de la criminalité pour vivre avec une fille bien, au prix de la trahison de ses complices ? Lazar recèle une forte dimension sentimentale, qui le rend parfois émouvant car il est coûte-que-coûte attaché à son personnage et au parcours de rédemption de celui-ci. Cependant, l’impression de déjà vu l’emporte, avec des scènes de nuit forcément sordides, et une fin ouverte symptomatique d’un scénario à court d’idées. Autre film mutique, mais bien moins urbain : le turc Dolanma de Tunç Davut nous plonge au cœur de la forêt où deux frères cohabitent paisiblement jusqu’à ce qu’une intruse fasse irruption dans ce quasi huis clos : la maîtresse de l’un d’entre eux. Là encore, film d’atmosphère à l’émotion très rentrée, Dolanma repose sur des subtilités tellement subtiles qu’on peut aussi ne pas les voir… ou s’en ficher.

Après les “films de festival” sans faute de goût, place aux propositions qui se démarquent et laissent entrer plus d’imprévu, plus de vie.

Lazar_1.22.1Aucun des trois films susmentionnés n’est mauvais. Ils sont même tous particulièrement bien mis en scène, élégants et sans pathos. On n’a d’ailleurs pas vu de film mal mis en scène dans cette compétition montpelleraine. Cependant, on a aussi repéré de film en film une esthétique similaire : beaux plans fixes, très composés, silences éloquents… Pas une faute de goût. Mais cette uniformisation de « films de festival », au final, suscite l’ennui, et une certaine forme de lassitude. On a cherché des propositions qui se démarquent et laissent entrer plus d’imprévu, plus de vie.

Les Ogres, présenté en avant-première hors compétition, a au moins le mérite de tenter des choses, de ne pas avoir peur du trop plein. Le deuxième film de Léa Fehner (Qu’un seul tienne et les autres suivront), immerge le spectateur dans une troupe de théâtre ambulant clairement dysfonctionnelle. Adèle Haenel, Marc Barbé, Lola Dueñas font partie de la distribution. Souvent caméra à l’épaule, la réalisatrice dessine un tourbillon de personnages entiers et de sentiments passionnels, parfois au prix du mauvais goût. Ce côté « sauvage et déjanté » est certes un peu épuisant : trop de hurlements, de larmes. Le film ne se calme jamais. Malaise, humiliations, personnages insupportablement égotistes : tout y passe. On repère tout de même un certain talent pour les dialogues et les voix qui se mêlent. Le traitement du son proposé par le film (le brouhaha et le blabla incessant en toile de fond créent un univers) est particulièrement cohérent et intéressant. Trop long, souvent lourd, Les Ogres est une proposition très inaboutie, mais une proposition tout de même.

good luck algeriaOn reste en France, mais on retourne à la compétition avec le film le plus « mainstream » de celle-ci : Good Luck, Algeria de Farid Bentoumi. Dans le contexte du festival, cette comédie était clairement rafraîchissante. Elle a d’ailleurs reçu un logique prix du public. Le toujours très bien Sami Bouajila y incarne Samir, un vendeur de skis haut de gamme, dont le commerce menace de faire faillite. Sur les conseils de son associé (Frank Gastambide), Samir chausse lui-même les skis et décide de tenter de se qualifier pour les Jeux Olympiques sous la bannière de son autre pays, l’Algérie. Sauf qu’un skieur algérien, tout le monde trouve ça absurde. Le film est à l’image de son pitch : simple, efficace et amusant. L’énergie et la sincérité de Good Luck, Algeria sont amplement suffisants pour qu’on l’apprécie, d’autant qu’il aborde en filigrane une réflexion très contemporaine sur l’identité, les racines : quel rapport entretient-on avec la terre de ses parents quand on n’y a pas vécu ?

John From de João Nicolau  est sans aucun doute le film le plus singulier de la compétition. L’inventivité jamais gadget de son intrigue, et la beauté de sa mise en scène farfelue (des couleurs étonnantes) sont absolument délicieuses.

Autre film « star » de cette compétition : le Palestinien Dégradé d’Arab et Tarzan Nasser, déjà présenté dans plusieurs festivals cette année, notamment à Cannes à la Semaine de la critique, et mention du jury à CinéMed. Le film se déroule entièrement en huis clos dans un salon de coiffure gazaoui. Tous les protagonistes (à l’exception d’une apparition d’un des deux réalisateurs dans le rôle du petit ami de l’une d’entre elles) sont des femmes. Film dispositif, Dégradé se distingue par une utilisation astucieuse de son décor et par l’énergie créée par ce groupe de femmes aux origines variées. Filmé en temps réel pendant un bombardement, le salon de coiffure n’est pas du tout hors du monde, il est au contraire attaqué de toute part par l’extérieur : il y a ici une symbolique une peu trop lourde et volontariste, mais l’ensemble du film est tout de même intéressant et habile.

Pour finir, le Portugal. Montanha, d’abord, puisque c’est lui qui a reçu le principal prix du CinéMed : l’Antigone d’Or, des mains du jury présidé par Roschdy Zem. Un ado, l’été, dans un pays du Sud, l’amour, les premiers flirts, la fête foraine : a priori, on a déjà vu tout cela. Mais le film de João Salaviza se démarque de ces clichés par petites touches d’originalités, sur le plan narratif comme formel. Les beaux plans fixes épurés sont soudain secoués par de belles envolées, comme ce travelling circulaire qui révèle deux ados s’embrassant sur un lit. A chaque fois, le sentiment ou le désir « réveillent » la caméra. Autre belle idée : la présence d’une jeune enfant, petite sœur fofolle qui crée de la surprise dans les plans. Le film a sa luminosité propre, émouvante, qui reste en mémoire.

John FromMais un autre film portugais, sur un thème proche (des ados l’été) propose encore plus : John From de João Nicolau. Le cinéaste, présent à Montpellier pour présenter son film, a indiqué que son sujet était ce qui est selon lui « la chose la plus importante au monde : la passion adolescente ». John From est sans aucun doute le film le plus singulier de la compétition. L’inventivité jamais gadget de son intrigue, et la beauté de sa mise en scène farfelue (des couleurs étonnantes) sont absolument délicieuses. Centrant pour la première fois son récit sur un personnage de jeune fille, le cinéaste portugais raconte à travers elle la passion, le désir, le rêve d’un ailleurs mythifié (la jeune Rita se passionne pour la Mélanésie, qu’elle finit par transporter jusque dans son immeuble, à moins que ce ne soit l’inverse). John From est une œuvre plus réaliste, moins picaresque, que le précédent long-métrage de Nicolau, L’épée et la rose (également projeté au festival aux côtés des films de Miguel Gomes notamment), mais la singularité du cinéaste y est toujours aussi éclatante. Même si, comme dans le précédent, le charme opère un peu moins sur la fin, quand Nicolau se laisse emporter par son « délire », on ne peut qu’admirer ce cinéma cocasse et inventif qui réveille les sens et l’esprit. Bien que techniquement, le Portugal ne soit pas sur la Méditerranée, il reste cette année le roi de son cinéma.

Le 37e Festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier s’est déroulé du 24 et 31 octobre 2015.