Pourquoi aller à STOCKHOLM pour voir des films déjà sortis en France ?

Au Bio Rio de Stockholm, deux jeunes Françaises relancent le Festival du Film Français. C’est l’occasion de retrouver courts et longs-métrages peut-être déjà aperçus en France, mais surtout de redécouvrir ces films à travers l’œil progressiste de la société suédoise.

Il ne suffit pas de débarquer dans un pays pour y arriver vraiment. Pour arriver en Suède, par exemple, il faut prendre la mesure des progrès qui y ont été faits en matière d’égalité entre les hommes et les femmes. Voir tous ces pères derrière des poussettes, dans les parcs ; croiser trois ouvrières en bâtiment dans les rues de la vieille ville ; apercevoir les espaces pour changer les bébés dans les toilettes pour hommes. Le Festival du Film Français (FFF) de Stockholm est à l’image du pays : les femmes au cinéma y sont révélées, enfin apparues, et c’est parce qu’il n’est déjà plus la peine d’en faire tout un foin que ce FFF n’est pas un FFFF, Festival du Film Français de Femmes – pour reprendre le nom du Festival du Film de Femmes qui se tient à Créteil chaque année. Le cinéphile assidu n’y découvrira pas de nouveautés, car tous les films sont déjà sortis en France (précisons qu’il n’y a pourtant pas de décalage horaire avec la Suède !) ; il y rattrapera éventuellement quelques films loupés en salles mais, surtout, et c’est le propre des festivals, il reverra ces films à la lumière de leur mise en commun, inscrits dans une sorte de corpus cohérent soulignant du coup non seulement le fait que ces films sont français, mais aussi qu’ils traitent tous, à leur manière, de la représentation de la femme au cinéma – devant comme derrière la caméra, et même aux manettes du festival, tenu par Maria Razakamboly (responsable) et Laura Pertuy (programmatrice et chargée de communication).

La scène est au Bio Rio, petit cinéma d’art et essai végétarien (côté cafétéria seulement !) à l’extrémité ouest de Södermalm (métro Hornstull si vous voulez tout savoir), sorte de petit Majestic Bastille au bord de l’eau ; mais « l’heure critique », où l’auteur de ces lignes anima une petite discussion sur La Baie des Anges de Jacques Demy, se fait au Salon Fyra – et là l’ambiance est plutôt celle d’un ciné-club underground ultra-cosy (on regarde le film sur des sofas à proximité d’un bar). Ajoutez à cela le FilmHuset, l’immense cinémathèque où se tient la dernière séance, dans le quartier étudiant, et voilà pour la topographie de ce FFF. Le programme alors ? La Baie des Anges n’est, a priori, pas franchement un film de femmes, et Jacques Demy pas franchement le réalisateur le plus féministe de France. Seulement, indique Laura Pertuy, les Suédois sont très sensibles à la lecture des films sous l’angle de la question sexiste ; et une fois que l’on aborde Demy comme ça, il saute aux yeux que Jeanne Moreau, dans La Baie des Anges, est ce personnage féminin fort et indépendant dont tout le film raconte comment il finit par se faire rattraper et « dompter » par l’image d’une masculinité normalisatrice et fade (« Jean Fournier », qu’elle initie au jeu, mais qui la ramènera dans le droit chemin, finissant par suivre les conseils de son brave papa horloger). Nous discutons du film devant un public exclusivement féminin, avec une journaliste du Dagens Nyheter, Helena Lindblad, qui n’a évidemment rien contre Demy, même si nous finissons par convenir du fait que chacun de ses films les plus connus (Les Parapluies de Cherbourg, Les Demoiselles de Rochefort, Peau d’Âne) raconte comment une femme trouve son homme et finit, la bienheureuse, dans ses bras. Et comme on est en Suède, on se dit que La Baie des Anges est aussi le prequel d’une des chansons d’Abba, “The Winner takes it all”, comme si les paroles avaient été écrites par le personnage de Jeanne Moreau quelques mois après le happy end

Jeanne Moreau dans LA BAIE DES ANGES

Finalement, le seul film où la question de la féminité n’était pas centrale était celui de David Oelhoffen sur la guerre d’Algérie – mais le titre est suffisamment parlant, il s’appelle « Loin des hommes ». Viggo Mortensen et Reda Kateb y excellent et on y retrouve même quelque chose du film d’aventures des années 80 (La Poursuite du Diamant Vert avec Reda Kateb à la place de Kathleen Turner !). Quant à Mortensen, il y poursuit sa filmographie d’ange-gardien voyageur, entamée avec Le Seigneur des Anneaux, poursuivie avec La Route. Suite du programme : dans Les Grandes Ondes (à l’Ouest), Valérie Donzelli incarne une féministe remontée et là encore, la libération des clichés ne passe pas par une quelconque indépendance forcée, juste par la liberté d’accomplir ce qu’elle veut, cliché ou non – coucher avec son patron faisant partie de ce qu’elle a envie de faire, sans qu’on y puisse y voir une once de soumission, comme cela peut être le cas quand Jeanne Moreau cède aux avances paternalisantes de son Jean Fournier dans La Baie des Anges. Même chose dans Fidelio, de Lucie Borleteau, venue à Stockholm présenter son film : Alice, second mécano sur un énorme cargo, couche avec le Capitaine parce qu’il est canon (c’est Melvil Poupaud), et si c’est le Capitaine tant mieux, mais il n’est jamais question pour elle de se retenir de faire ce qu’elle veut du fait de problématiques liées à son sexe. Quant à Suzanne, de Katell Quillévéré, c’est la réécriture naturaliste d’un destin de femme comme les Goncourt ou Maupassant ont pu essayer de les raconter, à ceci près qu’ici Suzanne ne commet ses erreurs que parce qu’elle a choisi de les commettre, par goût de l’aventure, par indépendance, pas parce qu’elle est une victime de la société ou des hommes : on pourrait croire qu’elle se laisse manipuler par son bandit amoureux, mais c’est loin d’être le cas ; elle est avec lui parce qu’il lui plaît ; comme le dit Alice dans le film de Lucie Borleteau, un amant doit aussi être un peu « bandit ».

On vous a entendu objecter que Les grandes ondes était un film suisse, et pas Français : certes, mais il s’agissait aussi de mettre en lumière des production ou co-production françaises, comme c’était également le cas de L’institutrice, de Nadav Lapid, dont on pourrait croire qu’il s’agit d’un film réalisé par un homme sur un petit garçon poète, à ceci près que le personnage principal en est bel et bien l’institutrice du titre, que l’on suit dans sa vie privée bien au-delà de ses rapports avec le jeune prodige. Quant au film de clôture, Elle l’adore, signé Jeanne Herry, c’était encore l’histoire d’une femme (jouée par Sandrine Kiberlain) prenant le dessus sur son idole masculine (Laurent Laffitte) ; et l’on pouvait se réjouir d’y trouver, entre deux développements policiers et quelques scènes de pur théâtre (l’interrogatoire de Kiberlain !), une histoire de femme-flic qui elle aussi, se moque des clichés et couche bien avec qui elle veut, quitte à rendre son partenaire fou de jalousie.

TANT QU'IL NOUS RESTE DES FUSILS A POMPE de Caroline Poggi et Jonathan Vinel

Cette impression de festival progressiste dans un pays progressiste nous aura été donnée par une vision incomplète du festival, qui comptait aussi 2 automnes 3 hivers de Sébastien Betbeder, Trois Cœurs de Benoît Jacquot, Tant qu’il restera des fusils à pompes de Jonathan Vinel et Caroline Poggi, La grève des ventres de Lucie Borleteau ; et il ne faut pas perdre de vue que tout cela n’est qu’un détail, le principal étant avant tout de promouvoir des films, et de les proposer à la distribution suédoise (qui tend, semble-t-il, à délaisser la production française ces derniers temps). Comme le dit Lucie Borleteau sur Fidelio, le fait que son héroïne soit une femme dans un milieu d’hommes n’est jamais mentionné, et c’est ce qui fait la force de son discours. Le mieux est ainsi sans doute de faire comme si vous n’aviez rien lu de tout cela, et de surtout retenir que le Festival du Film Français est une initiative fraîche, enthousiasmante et productive, à laquelle on souhaite le meilleur parcours possible.

La 1ère édition du reboot du Festival du Film Français de Stockholm s’est déroulée du 15 au 19 avril 2015