KILLING TIME, sur le hors-champ de bataille

Comme son titre l’indique, Killing time (Grand Prix au festival Cinéma du Réel 2015) filme l’ennui – celui des jeunes US Marines de retour au pays, entre deux tournées en Irak ou en Afghanistan. Un parti-pris périlleux (l’ennui est transmissible, en plus d’émousser les éclats dramatiques ou spectaculaires), mais non dénué d’intérêt et de force.

Marchant dans les traces d’un Frederick Wiseman (bien qu’avec une tendance à la stylisation un peu plus soulignée), la réalisatrice Lydie Wisshaupt-Claudel observe avec une apparente neutralité le quotidien d’un lieu et de ses résidents. Killing time se déroule dans la ville de Twentynine Palms (la même que chez Bruno Dumont), perdue au fond du désert du Nevada, construite autour d’une base militaire servant de point de chute des troupes « entre deux fronts », le sous-titre du film. Tout ce que Wisshaupt-Claudel nous montre de cet endroit se résume à l’ennui qui y règne. Puisque c’est elle qui a les clés de son montage et qu’il est aisé, en tout lieu et toutes circonstances, de ne sélectionner que les temps morts parmi les rushes d’un documentaire, il nous faut la croire sur parole : oui, cet ennui est réel et non, il n’est pas créé artificiellement a posteriori. À cette première sollicitation, qui en appelle à la confiance du spectateur, s’ajoutent deux autres ; à son intérêt (qu’il ne se laisse pas aller à l’indifférence et l’ennui devant ce tableau de l’ennui) et à son implication – parce qu’il est résolument anti-spectaculaire, Killing time ne possède pas les mêmes armes de choc que la fiction American sniper ou le documentaire Of men and war. Contrairement à ceux-ci, il ne nous secoue pas.

Les intervalles au pays apparaissent comme des parenthèses, où la guerre est placée hors-champ. Et au cinéma, le hors-champ n’est pas le lieu de la disparition mais d’un oubli provisoire

Plutôt que de nous prendre aux tripes il nous laisse venir à lui, et à Twentynine Palms, que nous découvrons tels des voyageurs de passage. Une bonne partie des belles choses que le film de Wisshaupt-Claudel saisit concerne cette ville en elle-même, au rythme étrange, puisqu’elle ne vit que par la présence intermittente des soldats. À la manière des plantes éphémères qui naissent et meurent précipitamment dans le désert, l’activité de tous les magasins et lieux de vie de Twentynine Palms se resserre sur de courtes périodes intenses, avant de réintégrer leur torpeur sous le soleil et dans la poussière. Il en va de même pour les proches des militaires, auxquels Killing time accorde également une attention particulière. Ils doivent faire le plein de moments intimes, marquants, signifiants, en un temps infime au regard des longues périodes de séparation qui les entourent, où le seul contact va se résumer à une connexion Skype précaire et plus frustrante qu’autre chose. À tous points de vue les intervalles au pays apparaissent comme des parenthèses, où la guerre est placée hors-champ. Et au cinéma, le hors-champ n’est pas le lieu de la disparition mais d’un oubli provisoire – dont l’on finit par payer le prix. Qu’ils discutent au diner ou au salon de tatouage, ou qu’ils aillent s’amuser dans le désert (avec des pistolets, à moto, ou autour de bouteilles de bière), la guerre reste l’unique horizon de la vie des soldats que l’on croise. Ils le savent, et le film sait trouver les moyens de nous le faire sentir.

KILLING TIME – ENTRE DEUX FRONTS (Belgique-France, 2015), un film de Lydie Wisshaupt-Claudel. Durée : 88 min. Sortie en France indéterminée.