DEAR WHITE PEOPLE : être Noir dans un monde de Blancs

Le premier film de Justin Simien, remarqué au festival de Sundance 2014, chronique la vie de quatre étudiants noirs dans une prestigieuse, et fictive, université américaine. Ce campus movie d’une grande intelligence impose la voix singulière d’un jeune cinéaste brillant, au propos ultra-contemporain.

Sam est une étudiante en cinéma métisse qui tient une émission de radio sur le campus, dans laquelle elle lâche des aphorismes à destination des blancs : « dear white people, le minimum d’amis noirs requis pour ne pas paraître raciste vient de passer à deux. Et désolée mais votre dealer de beuh ne compte pas. » Troy, son ex petit-ami, est le fils du doyen de l’université (Dennis Haysbert, aka le président Palmer de 24) et sait (presque) se fondre dans les milieux bourgeois blancs qui en forment l’élite. Lionel, lui, est gay – il ne sent à sa place dans aucune des « fraternités » mais adore écrire : il est recruté par le journal de la fac. Enfin, Coco aimerait être célèbre et regarde d’un mauvais œil ses camarades engagés qui risquent de lui faire perdre sa place durement gagnée auprès des Blancs. Comment c’est, d’être Noir dans un monde de blancs ? Ces quatre portraits se complètent pour répondre sans jamais prétendre à l’exhaustivité.

DEAR WHITE PEOPLE de Justin SimienCar cette comédie inspirée de la propre expérience du réalisateur n’est pas une thèse. Certes, tous les personnages réfléchissent à leur place dans la société, à leur appartenance à un clan, aux oppressions qu’ils subissent. Mais dans l’ensemble, ce campus movie est totalement incarné, à travers des personnages drôles et singuliers, souvent émouvants. Dear White People donne parfois l’impression d’être trop théorique, presque trop intelligent. Mais on se voit mal le lui reprocher, tant le terrain sur lequel s’aventure Justin Simien est encore à défricher : il s’agit d’une réflexion sur les rapports entre communautés, sur le racisme institutionnalisé, sur les stéréotypes ethniques… du point de vue des premiers concernés. Dear White People est un film qui rentre dans le lard, passant souvent par des détails à la fois drôles et terribles (les amis blancs de Lionel ne cessent de toucher ses cheveux crépus sans lui demander la permission).

Simien propose une comédie fine et sophistiquée qui mêle récit d’initiation et gags « pointus » sur la culture afro-américaine, portraits intimistes et satire politique. Une mise en scène ludique et stylée (vignettes pop, groupe de personnages face caméra) nous plonge dans l’univers de personnages infiniment touchants, notamment Sam et Lionel, sans doute ceux auxquels s’identifie le plus le cinéaste – et le spectateur. Les comédiens, dont Tyler James Williams (connu pour avoir joué Chris Rock ado dans une sitcom créée par ce dernier) et Tessa Thompson (Veronica Mars, Selma), sont parfaits pour donner de la chair à ces personnages qui cherchent leur place dans un monde peu accueillant, entre compromis et affirmation. À la fois rageur et sentimental, Simien réalise avec ce premier film une œuvre d’une pertinence et d’une actualité étonnantes.

DEAR WHITE PEOPLE (Etats-Unis, 2014), un film de Justin Simien, avec Tyler James Williams, Tessa Thompson, Kyle Gallner. Durée : 108 min. Sortie en France le 25 mars 2015.