JUPITER ascendant romance : les Wachowski du côté de l’amour

Avec Jupiter Ascending, Lana et Andy Wachowski ne dévient pas de leur ligne. La vie entre deux mondes de leur héroïne évoque aussi le conte, la romance, allons jusqu’à dire Audrey Hepburn et la comédie romantique. Ce ne serait pas la première fois pour Mila Kunis et Channing Tatum. Un Wachowski entre ciel et terre, toujours du côté de l’amour.  

En astrologie, l’ascendant en révèle davantage que le signe sur la nature profonde de l’être, sur son caractère, sa destinée. Etait-ce écrit dans les étoiles que Larry se changerait en Lana, qu’il était homme ascendant femme ? Cette métamorphose pourrait être un film des Wachowski. Elle en est un dans la mesure où les acteurs de Cloud Atlas, chacun dans plusieurs rôles et plusieurs époques, changent de sexe. Allant par-delà les nuages, dans le cosmos, Jupiter Ascending reste dans la lignée de ce que fait la fratrie depuis Matrix. Lana et Andy ne dévient pas de leur ligne, de la même façon que les frères Abrasax – volontairement efféminés ? – n’ont en vue que la Terre, la plus riche en ressources humaines. N’en disons pas plus pour ceux qui n’ont pas encore rien vu. La science-fiction, c’est le signe de Jupiter Ascending. Le film est aussi un conte de fées cosmique, osons même dire un « Audrey Hepburn movie » remis au goût du j…des Wachowski, bref une comédie romantique : c’est son ascendant.

ROMAN HOLIDAY de William WylerDans Vacances romaines, le film qui annonce Hepburn comme femme de deux mondes ou femme d’entre-deux mondes, la princesse Anne est épuisée par la pompe royale : le protocole l’épuise, sa chaussure lui fait mal. Il y a deux ordres de réalité : le film d’actualité qui raconte sa tournée princière et Rome comme ville enchantée, le conte et les restes du néoréalisme (Wyler a tourné en décors naturels), l’officiel filmé en plan large et l’officieux en plan rapproché ou en gros plan, le mensonge et la vérité (avec la Bocca della Verità, qui ne la fait pas cracher pour autant). Anne fuit l’ambassade, après qu’on lui a administré un somnifère. A moitié endormie, elle fait la connaissance d’un journaliste. La romance, qui naît sur fond de d’imposture, dure jusqu’à ce que la jeune femme retourne à ses devoirs princiers. Les vacances sont terminées.

Les scènes de sauvetages sont ce qu’il y a de plus gracieux, de plus virtuose dans Jupiter Ascending : cette poursuite spectaculaire dans le ciel de Chicago, ce mariage évité de justesse, qu’on s’attendrait à trouver dans une comédie romantique et non dans un film de science-fiction.

JUPITER ASCENDING des Wachowski« I hate my life ! » : Anne pense comme Jupiter qui peine à sortir de son lit pour aller préparer le petit déjeuner à sa mère et enlever la merde des chiottes. L’héroïne de Jupiter Ascending est une reine qui s’ignore. C’est Cendrillon, c’est la Belle et la Bête dans un film qui fait la part belle à l’animal (cela a été souligné ailleurs) et fusionne, toujours dans un geste queer, les deux règnes (des corps hybrides, des abeilles qui reconnaissent les signes de la royauté…). Avec ses bottes volantes, Caine Wise, le soldat mi-loup mi-humain interprété par Channing Tatum, fait plus fort que le puissant Christian Grey et son hélicoptère survolant Seattle. Il n’y aurait pas lieu de les comparer si Cinquantes nuances de Grey n’était au fond qu’une transposition SM – et ratée – du conte adapté par Cocteau (dans la prochaine version, il faudrait ajouter une “salle de jeux” ?). Les scènes de sauvetages sont ce qu’il y a de plus gracieux, de plus virtuose dans Jupiter Ascending : cette poursuite spectaculaire dans le ciel de Chicago qu’on s’attendrait à la trouver dans la dernière demi-heure et non dans la première (!), ce mariage forcé entre Jupiter et le machiavélique Titus Abrasax évité de justesse, qu’on s’attendrait à trouver dans une comédie romantique (souvenez-vous du Lauréat) et non dans de la science-fiction.

L’idée nous effleure que tout ce qui arrive à Jupiter n’est qu’un rêve. Mais les Wachowski sont trop premier degré pour ça : le dur labeur est bel et bien interrompu par des vacances spatiales – et au terme de ses vacances, il est vrai, un nouveau travail. Il y a mieux, il y a cette idée superbe que Jupiter continue de toucher terre – est-ce cela que Hepburn désire en enlevant sa chaussure ? -, de vivre dans le principe de réalité. Toute reine qu’elle est, elle continue de récurer les chiottes. Toute femme de ménage qu’elle est, elle a entre ses mains le sort de l’humanité. C’est bête à dire : il faut y croire, croire que l’imagination et le récit peuvent quelque chose pour nous, croire en la transcendance de l’amour, renoncer « à la philosophie du rude cynisme, seulement capable d’offrir un rictus à l’étoile vers laquelle l’amoureux tendait autrefois son visage » (Qu’est-ce que l’amour ? d’Umberto Galimberti). On sait que la naïveté du blockbuster des Wachowski déclenche des rictus. Vers lui, tendons notre visage.

JUPITER ASCENDING (Etats-Unis, 2015), un film de Lana et Andy Wachowski. Avec Mila Kunis, Channing Tatum, Sean Bean, Eddie Redmayne, Douglas Booth. Durée : 127 minutes. Sortie en France : 4 février 2015.