Rencontre avec Ruben Östlund : SNOW THERAPY et Charlie, Grèce Antique et pics anti-pigeons

Snow Therapy permet enfin à Ruben Östlund de se faire un nom en France, après deux films restés inédits et un autre sorti confidentiellement (Happy Sweden, 2006). En janvier, le festival Premiers Plans d’Angers y a aussi grandement contribué avec une rétrospective complète de son oeuvre. C’est dans ce contexte que nous l’avons rencontré. L’intarissable Ruben Östlund s’exprime alors sur son cinéma, mais aussi sur Buñuel, Tarantino, les transports en commun, les attentats parisiens, et YouTube, toujours YouTube.


Dans plusieurs scènes de Snow Therapy (l’avalanche, la disparition dans la neige, le car), on retrouve un procédé que vous semblez répéter depuis Autobiographical Scene Number 6882 (2005) : une montée graduelle vers la catastrophe, qui semble inexorable, jusqu’à ce que…. rien ne se passe.

Une rétrospective de mes films aux États-Unis avait même récemment pour titre “In case of no Emergency” (En cas de non urgence). On pense toujours que la catastrophe va arriver, et ce n’est pas le cas. Je suis très fier de n’avoir tué aucun de mes personnages, d’ailleurs. Tous les réalisateurs ne peuvent pas s’en vanter.

 

Vous avez posté une vidéo récemment, dans laquelle on vous voit en train d’écouter l’annonce en direct des nominations des Oscars. Là encore, montée en pression, puis tout se dégonfle en un instant. On peut le dire, c’est un nouveau court-métrage signé Ruben Östlund, n’est-ce pas ?

Oui, je l’avoue, c’en est un ! Il possède tous les éléments pour faire partie de ma filmographie. Notamment la tragédie et la comédie intimement liées. On a eu l’idée de ce petit film une fois l’annonce terminée, apprenant l’absence de Snow Therapy parmi les films nommés (à l’Oscar du Meilleur film étranger, ndlr). On a rejoué notre déception.

 

Dans vos films, après la catastrophe ou après l’avoir approchée, on redescend. Dans  Autobiographical…, dans Happy Sweden (2006), à la fin de Snow Therapy aussi, cette descente se fait souvent, à pied, le long d’une route.

C’est vrai. J’aime que les gens se retrouvent dans un espace où ils ne devraient pas être. Comme c’est le cas vers la fin de Snow Therapy, les passagers se sont simplement habillés pour prendre l’avion mais ils se retrouvent sur une route isolée, sans savoir pour combien de temps. J’adore ce genre de scènes où les personnages ne savent pas où ils vont, eux et leurs sentiments. C’est peut-être l’influence de films de Fellini, et aussi du Charme discret de la bourgeoisie (Luis Buñuel, 1972).

Autobiographical scene number 6882 (à gauche), Le charme discret de la bourgeoisie (au centre), Happy Sweden (à droite)

 

On vous voit d’ailleurs choisir le film de Buñuel sur l’étagère chez Criterion, dans la vidéo de vous que l’éditeur a postée récemment…

“The Discreet Charm of the Bourgeoisie” aurait d’ailleurs été un meilleur titre pour mon dernier film…

 

Dans cette vidéo, au milieu de tous ces classiques du cinéma édités par Criterion, vous n’hésitez pas à mentionner votre influence principale : YouTube.

Je ne viens pas d’un milieu cinéphile. Je ne m’intéressais pas tellement au cinéma, mais déjà bien plus à la caméra et à la façon de s’exprimer avec des images en mouvement. De ce principe, le cinéma est réducteur. L’image en mouvement, en revanche, ne réduit plus le spectre à la notion de contenu. Le risque à l’avenir est que le cinéma se rapproche de l’opéra, et perde son pouvoir actuel. L’image en mouvement est plus présente que jamais, mais malheureusement ceux qui l’utilisent professionnellement ne sont pas sensibles à ce progrès du moment. C’est elle qui est la plus puissante pour décrire ce qu’est un être humain, ses actions, ses réactions. La littérature n’a aucune chance, en comparaison. Qui plus est, l’image en mouvement influence désormais notre vision du monde et nos comportements. C’est pour cela que, avant de tourner une scène, je vais sur YouTube pour chercher une situation analogue, qui a peut-être été filmée par l’un des millions d’utilisateurs du site. Et de temps en temps, je tombe sur quelque chose de fantastique. Par exemple, par rapport à la scène du car de Snow Therapy, il suffit de googler «Idiot Spanish Driver almost kills Students», et vous en trouverez l’origine. J’avais déjà écrit la scène, mais après avoir visionné cette vidéo, j’ai changé certains détails car cette situation authentique était plus intéressante que ce que j’avais imaginé. On a finalement tourné la scène dans le nord de l’Italie, c’est vraiment une route effrayante. L’équipe du film prenait des pilules contre le mal de mer pendant cette partie du tournage.

 

Les car, les bus, les trams… On en retrouve dans tous vos films.

Les transports en commun m’intéressent en tant qu’espace public. Le bus est encore plus terrifiant que le tram, d’ailleurs. Le conducteur du bus peut péter un plomb, perdre le contrôle. Et ça peut devenir une métaphore d’un pays, comme si le conducteur était un Premier ministre ou le Président des USA. S’il devient fou, quand doit-on se révolter ? On place toute notre confiance en lui.

 

A tel point que l’on ne trouve pas de ceinture de sécurité dans un bus…

En effet !

 

Idiot Spanish bus driver almost kills students

 

La France et Ruben Östlund, c’est un peu compliqué. The Guitar Mongoloid (2004) n’est jamais sorti en salles. Play (2011) non plus, mais seulement diffusé sur Arte fin 2014. Quant à Involuntary, il devient Happy Sweden avec une affiche absurde et Force majeure est traduit par Snow Therapy. Vous en pensez quoi ?

Je dois vivre avec le fait d’être un réalisateur suédois qui a fait un film qui s’appelle Happy Sweden, et un autre qui ne s’appelle plus Force majeure mais Snow Therapy… en France ! (rires) Happy Sweden, je n’aime pas du tout le titre. Et l’affiche ? Horrible. Je prends très au sérieux le contenu des films que je fais, et notamment l’approche sociologique que j’essaie de proposer. C’est pour cela que Involuntary, “De ofrivilliga” en suédois, est un titre important pour moi. Le film montre des personnages qui ne sont pas volontairement dans la situation qui est la leur. Sont-ils «involontaires» ? Ont-ils leur libre-arbitre ? Le seul titre ajoute de nouvelles interrogations une fois le film terminée. Quant à Snow Therapy, il faut voir, c’est une décision du distributeur… Je peux comprendre qu’il n’ait pas gardé Force majeure puisqu’il existe un autre film français portant déjà ce titre (de Pierre Jolivet, 1989, ndlr). J’aime le titre original parce que c’est l’idée d’un contrat brisé, entre un homme et une femme. Face à cette avalanche, c’est bien un cas de force majeure, plus aucune règle ne s’applique, la situation est nouvelle et personne ne sait comment l’appréhender.

 

Happy Sweden et The Guitar Mongoloid sont structurellement assez proches, mais leurs personnages diamétralement opposés. Les premiers s’inquiètent du qu’en dira-t-on, et les seconds s’en moquent éperdument.

C’est grâce à The Guitar Mongoloid que j’ai commencé à réfléchir à des personnages complètement dépendants des autres. Dans ce film-ci, ils agissent sans se soucier du regard d’autrui. Ce premier long-métrage, d’une certaine manière, était comme un film de fin d’études. Et je l’ai aussi fait par provocation, en réaction à une activité cinématographique en Suède qui était profondément ennuyeuse. L’industrie du cinéma, comme dans d’autres pays européens d’ailleurs, a un pied dans le cinéma d’auteur et un autre dans le cinéma commercial. Au final, les films ne sont ni l’un ni l’autre. Aux États-Unis, ils vont dans un sens ou dans l’autre, mais à fond dans les deux cas. L’important pour moi était de sortir The Guitar Mongoloid en salles, car sa sortie officielle allait obliger les critiques à écrire dessus. Peu importe si des critiques étaient mauvaises, et il y en a eu, l’important était qu’ils en parlent. D’ailleurs, on s’est amusés avec le DVD. On trouve des citations positives sur la jaquette, «Le meilleur film suédois de l’année », mais quand on ouvre le boîtier, on peut en lire d’autres… «Le pire film suédois de l’année !», etc.. J’aimais l’idée de déstabiliser le spectateur. Il doit désormais se faire son propre avis.

 

En France, on avait ça en 1997 sur la jaquette de la VHS d’Assassin(s) de Mathieu Kassovitz… mais les avis opposés étaient côte-à-côte au verso de la jaquette, rien à l’intérieur.

Ah ah, c’est beaucoup plus malin chez moi. Le spectateur ouvre le boîtier et… mince alors ?!

 

A Angers, vos deux filles étaient dans la salle lors de la seconde projection de Snow Therapy. C’est l’histoire d’un couple, mais aussi d’une famille, et avec deux enfants…

Ce qui m’inquiétait un peu, c’était leur réaction face aux scènes dans lesquelles le père est en pleine crise de larmes.

 

Vos filles vous ont-elles déjà vu pleurer ?

Oui, je crois. Mais pas non plus comme le père dans le film, ou son inspiration YouTube, le Worst man cry ever ! (rires)

 

A quel point Snow Therapy est autobiographique ?

La seule scène qui le soit réellement, c’est celle où Tomas et Mats boivent un verre après avoir skié. Une femme s’approche de Tomas et lui que son amie le trouve le plus de toute la terrasse, avant de revenir vers lui pour lui dire qu’elle l’avait confondu avec un autre. Ça, je l’ai vraiment vécu. Mais le reste, le rapport au couple, la famille, cela reste inspiré de ma propre expérience. Pour moi, un film c’est toujours imaginer une situation, et se dire que ce n’est pas un quelconque contexte passé qui explique les comportements, mais la situation elle-même. Au cinéma, on légitime souvent les mauvaises actions des personnages par leur passé. De mon point de vue, on a tous la possibilité de faire quelque chose de mal, si l’on se retrouve dans une situation où l’on ne sait plus comment agir, par exemple. Dans notre culture, l’enfance est toujours l’explication des maux adultes.

 

Dans cette perspective, comment doit-on comprendre Play ? (dans ce film qu’il réalise en 2011, adapté d’un fait divers, un groupe d’enfants noirs harcèlent et rackettent sans recours à la violence un autre groupe d’enfants, majoritairement blancs).

Les inégalités sociales à Göteborg ne sont pas très grandes. Dans Play, les voleurs vivent dans le même type d’appartement que leurs victimes, et eux aussi ont des téléphones portables. Mais les portables des victimes sont juste un peu mieux que les leurs. L’inégalité n’est pas énorme, mais elle existe et cela suffit à créer une situation comme celle du film. Car, bien entendu, on souhaite toujours un meilleur portable. Mais le plus intéressant ici était que les voleurs pratiquaient un jeu de rôle. Ils jouent le rôle du «méchant mec noir», ils adaptent un stéréotype préexistant dans la société. C’est très inquiétant : un garçon noir de douze ans détient la possibilité de jouer ce rôle. Les stéréotypes que les médias ont créé reproduisent un certain type de comportement. Je pense que nous avons un rapport très naïf aux images. On ne pense pas au conséquences, comme celle de montrer plein cadre les visages des terroristes des attentats de Paris de cette année, et ce à travers le monde entier. En montrant les images de ces jeunes hommes, on crée des martyrs et l’on suscite chez d’autres jeunes hommes le désir d’être martyr à leur tour et d’avoir eux aussi leur visage affiché plein cadre, à travers le monde. C’est lié à l’ère de Facebook, l’importance du visage, de l’afficher, de jouer un rôle. L’image d’un visage n’a pourtant aucun intérêt en soi. Quelle information pertinente peut-on en tirer ? Aucune. Les médias sont bien conscients du mal que cela produit mais ils ont trop peur de perdre de l’argent pour revenir en arrière. Plus il y a de conflits dans monde, plus les médias en profitent. On se sent menacés en permanence aujourd’hui, mais c’est un leurre. La criminalité est moins forte qu’il y a un demi-siècle. Quand mon père était enfant à Stockholm, ses parents le laissaient jouer dans la rue avec leur adresse attachée autour du cou. On percevait les autres adultes comme des personnages capables d’aider nos enfants en cas de besoin. Aujourd’hui, on les voit comme une menace.

 


Sans doute, Ruben Östlund apprécierait la dernière publicité Verisure…

 

Le monde était tout aussi violent, si ce n’est plus, il y a 50, 100, 2000 ans. Mais nous n’avons pas les images. Par amnésie sélective, les images de la violence contemporaine laissent penser que le pire se vit aujourd’hui.

C’est drôle comme les gens adorent les happy end au cinéma, mais aiment tout autant se dire qu’ils vivent dans l’époque la plus terrible, au bord du gouffre. Tout ce qui est dur à concevoir est plaisant. Si vous avez tué quelqu’un, je vais forcément vouloir en savoir plus. Mais ça n’a rien de bon de vouloir ça. Reproduire un personnage qui court avec une arme crée ce comportement, car les humains sont moins des créatures rationnelles que mimétiques. La publicité l’a compris depuis toujours. Ça me fait penser à cette anecdote de Roberto Saviano, l’auteur de Gomorra, qui expliquait que six mois après Reservoir Dogs, les scènes de crimes aux États-Unis étaient devenues beaucoup plus sales. Les criminels s’étaient mis à tirer gangsta style, avec l’arme tournée à l’horizontale, comme chez Tarantino. Seulement, c’est bien plus difficile de viser comme ça, alors les règlements de compte s’achevaient avec le même nombre de morts mais pour un résultat beaucoup plus chaotique et sanglant. La police avait dont beaucoup plus de mal à nettoyer les scènes de crime, à cause de Tarantino.

 

Dans vos films, les personnages sautent souvent. Depuis une falaise, depuis un pont…

Quand on est au bord d’une planche ou d’une falaise, et qu’il faut sauter, soit on fait ce pas supplémentaire soit on ne le fait pas, et c’est une situation extrêmement limpide pour dissocier l’échec et le succès. Une vidéo YouTube illustre bien cela, Girl first ski jump. C’est une vidéo fantastique. Une fillette porte une caméra Go Pro et s’apprête à faire son premier saut à ski. Le grand écart entre sa peur avant de sauter et le sentiment de succès qui la submerge une fois arrivée, c’est magnifique à regarder. On ressent à quel point le sentiment de surmonter ses propres peurs est quelque chose d’essentiel. Dans Snow Therapy, le personnage principal est l’avalanche. Je place ensuite une famille dans cette situation, et je vois comment ils réagissent, comme une expérience sociologique. Après l’avalanche, ils n’en discutent pas et se remettent à manger ? C’est incroyable ! Et quelle est la dernière phrase entendue juste avant la détonation ? «Il reste du parmesan ?». Et pof !

 

Ça me rappelle cette scène de Frangins malgré eux (Adam McKay, 2008). Will Ferrell et John C. Reilly viennent de construire eux-même leur lit superposé. L’un des deux saute sur le lit du haut, qui va forcément s’écraser sur celui du dessous, mais juste avant la catastrophe… reste en tête la dernière réplique prononcée avant l’accident par Reilly : «T’aimes le guacamole ?».

Oui, je vois ! (rires) Je pense que mes films sont bien plus proches de la comédie que du drame. Les films les plus poseurs au monde sont certainement les drames d’art et essai. Par exemple, Ida (Pawel Pawlikowski, 2014), j’aime beaucoup le réalisateur et l’équipe du film, des gens adorables, mais je vois vraiment le film comme un drame «art house» qui se pose en tant que tel. Ce genre cinématographique donne au public exactement ce qu’il attend, plus qu’aucun autre. Je me sens donc plus lié aux comédies screwball qu’à ce type de drames dits «importants».

 


 

Ce que j’aime bien avec les vidéos YouTube, c’est que tout est dans le titre, comme Bike thief chopping a tree down to steal a bike. Cette vidéo me fait penser à The Guitar Mongoloid et l’obsession de sa bande de jeune qui maltraite un malheureux vélo…

Ces scènes de The Guitar Mongoloid se déroulent sur une île au nord de Göteborg, où l’on ne circule qu’à vélo. Les jeunes hommes avaient tendance à dépenser leur énergie sur ces vélos, à les percher en haut d’un lampadaire, ce genre de choses.

 

Dans Les jours venus, un film français de Romain Goupil sorti récemment, le personnage principal parisien voit en Vélib une parfaite application du communisme, mais aussi son déclin à cause de quelques personnes qui, s’en prenant aux vélos, font s’effondrer le système ?

Mais est-ce que le système s’effondre vraiment, à cause de ces gens ? Je dirais que non.

 

Non, mais ça l’affecte. Il est dur envers l’idéologie communiste et son application, se plaçant en ex-révolutionnaire amer.

Je vois. C’est le même problème plus généralement dans la société. On critique certaines aides parce que des personnes en profitent, or le système ne peut pas s’effondrer à cause d’eux, simplement parce que le système n’est pas fait pour eux mais pour ceux qui en ont besoin. Cette façon de penser les problèmes à l’envers est typiquement de droite. Bien entendu que des gens vont profiter du système, mais oublions-les, car le système n’est pas pour eux. Cette histoire de vélos me fait penser aux bancs inclinés construits ça et là récemment, précisément conçus pour empêcher de s’y asseoir longtemps et pour éviter que les sans-abris y dorment. On est très loin de ce mauvais esprit avec un service comme les vélos à disposition, même s’il faut payer un petit quelque chose. Ces nouveaux bancs disent aux gens qu’ils sont là pour consommer et rien d’autre, qu’ils ne sont ni là pour passer le temps, ni pour fraterniser.

 

Dans le même ordre d’idée, on trouve des pics sur des renfoncements plats de façade d’immeuble, semblables à des pics anti-pigeons, pour empêcher les gens de s’asseoir.



C’est affreux, oui. Un artiste contemporain a crée un banc, où il faut insérer une pièce pour que ces pics s’abaissent pendant cinq minutes, avant de remonter. Mon prochain projet s’appelle The Square. Il s’inspire de l’Agora dans la Grèce antique, ce lieu très important pour la démocratie, un espace de la cité où tous avaient accès et pouvaient échanger.

 

Le film se déroulera-t-il uniquement dans cet espace ?

Je pense oui, j’écris encore le scénario actuellement. On y trouve un personnage qui a des idées précises sur le fonctionnement de la société, mais qui face à des problèmes concrets à un niveau individuel, va remettre en cause ses principes. Le personnage est un artiste qui a l’idée d’un lieu symbolique, ce «square» : une place carré délimitée par des lignes blanches, au cœur de la ville, où l’on peut se diriger si l’on a besoin d’aide, les passants ayant obligation d’aider, et où l’on peut aussi déposer des objets avec l’assurance qu’ils ne seront pas volés. C’est un espace philosophique, qui interroge sur la notion de limite : cela signifie-t-il que nous avons le droit de voler au-delà de cette zone ? Quand et où doit-on aider autrui ? Je pense avoir une possibilité ici de pointer le conflit idéologique existant entre les actions de l’individu et l’idée de la société.

 

Dans le film, le square ne reste pas seulement un projet. L’artiste le construit…

Oui, il le construit, mais pas seulement dans la rue, aussi dans un musée. Pour découvrir son installation, on peut entrer par deux portes. Au-dessus de la première est inscrit «J’ai confiance en autrui» et au-dessus de l’autre «Je n’ai pas confiance en autrui». Ceux qui entrent pas la porte en toute confiance doivent alors déposer leur porte-feuille et téléphone portable sur un tapis roulant, comme ceux des aéroports. Le tapis s’étend jusqu’à l’autre entrée et donc du côté de ceux qui «n’ont pas confiance» en vous, notamment. Les confiants risquent de se dire qu’ils ne le sont peut-être pas tant que ça. La question est : ceux qui n’ont pas confiance peuvent-ils faire confiance à ceux qui disent avoir confiance en eux ?

 

Est-ce que The Square n’aurait pas pu être cette installation dans un véritable musée contemporain, plutôt qu’un film ?

C’est aussi le cas. L’installation se tiendra au printemps prochain dans un musée du design qui s’appelle Vandalorum (à Värnamo, dans le sud de la Suède, ndlr).

 

Je me dis que j’entrerais par la porte sur laquelle est inscrit «J’ai confiance en autrui», mais est-ce le cas ? Maintenant que je connais le principe de l’installation, j’irai sûrement sans mon porte-feuille ni mon téléphone !

Mais on peut changer d’avis ! On peut reprendre ses affaires à tout moment.

 

Mais souhaite-t on revenir sur sa décision ? Et être de nouveau jugé par les autres ?

Exactement, ça pose problème. Finalement, je me demande si le panneau ne devrait pas même dire «Avant d’aller plus loin, déposez ici votre porte-feuille et votre téléphone» !

 

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Hendy Bicaise en janvier 2015, lors de la 27ème édition du festival Premiers Plans d’Angers.