Thomas Cailley : “démarrer par la mort d’un monde et le début d’un nouveau”

Dans Les Combattants, Thomas Cailley cherche la réinvention perpétuelle, le monde d’après et le “monde pour nous” des amoureux, dira-t-on en référence à l’une des plus belles comédies romantiques classiques (elle est signée Cameron Crowe, un amoureux des nouveaux départs et des avions). Amour et fin du monde. Take Shelter et philosophie. Questions et réponses. 

 

Madeleine, l’un des deux personnages principaux, se prépare à la fin du monde. La façon dont vous donnez vie à sa croyance appelle la comparaison avec Take Shelter de Jeff Nichols.  

J’aime beaucoup le travail de Jeff Nichols, en tout cas ses deux premiers films, Shotgun Stories et Take Shelter. Il y a une dimension introspective que je retrouve aussi chez Bruno Dumont. Nichols et Dumont inventent un décor mythologique qui place le héros au-dessus de sa dimension sociale ou psychologique. Ce qui m’a également frappé sur Take Shelter, c’est le travail sur les matières sonores, notamment le vent, le bruit des éléments, que je trouve très sensible, très beau. Ce qui fait le lien entre ce film et le mien, c’est qu’un personnage croit voir ou entrevoir une apocalypse. Après, ce sont deux univers différents. Le film de Jeff Nichols s’intéresse à un héros individuel qui sombre dans la folie là où Les Combattants privilégie la relation entre deux personnages. Mon film est plus extérieur, moins mental, même s’il croit à la croyance de Madeleine.

“Je trouve intéressante l’idée qu’une histoire d’amour puisse être vue sous l’angle du film-catastrophe”

Alain Badiou a cette phrase : “le début de l’amour, c’est la fin du monde”. L’amour est réinvention, fabrication d’un monde à soi. Cela pourrait s’appliquer aux Combattants. Chaque fois que vos personnages se rapprochent, chaque fois qu’ils cessent d’être dans le combat, les éléments se déchaînent, il y a catastrophe. 

Il existe un lien très fort entre le personnage de Madeleine et l’état, les humeurs de la nature. Lui rendre service c’est déclencher un orage. Quand on prend le train avec elle, on est surpris par le spectacle de colonnes de feu ravageant une forêt. Quand on construit une cabane en vivant à ses côtés, la forêt brûle. Ses angoisses se matérialisent. C’est une autre manière d’explorer l’intériorité d’un personnage. Je trouve intéressante l’idée qu’une histoire d’amour puisse être vue sous l’angle du film-catastrophe. Pour rebondir sur le parallèle que vous faites avec Badiou, je ferais une distinction entre la société et le monde. On pourrait dire que les personnages tournent le dos à la société pour rencontrer le monde. Ils ne disent pas non au monde. Leur projet de survie devient un projet de vie.

A travers cette histoire d’amour combative, aviez-vous le désir de vous essayer à divers genres cinématographiques ? 

L’idée n’était pas tant de traverser consciemment divers genres cinématographiques que de passer de son monde à lui à son monde à elle. Ces deux mondes sont des échecs et il en faut inventer un à soi. La mise en scène devait renouveler sa forme à mesure que le récit avance, il fallait qu’elle s’adapte aux personnages qui sont le cœur du film et l’énergie du récit. Je ne voulais pas que le film soit un objet figé à l’image de ce que vivent Arnaud et Madeleine. D’ailleurs,nous avons tourné dans la chronologie du récit. Ce qui a permis de les suivre dans leur glissement, dans leur voyage vers un territoire inconnu et au fur et à mesure de libérer la mise en scène. Le film passe d’un genre à l’autre parce qu’il le nécessite, parce qu’on ne filme pas une vingtaine de jeunes faisant une partie de paintball comme on filme un couple nu dans une forêt. C’était très excitant de se faire surprendre par les personnages, de se dire qu’il allait y avoir des étapes très différentes et que le film ne serait pas enfermé dans un projet formel qui préexisterait à la vie même de ces personnages.

Démarrer par la mort du père, c’était en quelque sorte réinitialiser le logiciel du héros, démarrer par la fin d’un cycle, d’un monde et le début d’un nouveau.”

Comptez-vous la mort du père d’Arnaud comme la première des catastrophes ? 

Cette mort place Arnaud dans un état de flottement particulier, entre deux eaux, comme cela arrive lorsqu’on vit un deuil important. Démarrer par la mort du père, c’était en quelque sorte recharger le logiciel du héros, c’était démarrer par la fin d’un cycle, d’un monde et le début d’un nouveau.

La musique électro du début est le premier ailleurs avant les bifurcations vers d’autres mondes. 

Le prologue devait nous emmener d’emblée vers quelque chose de l’ordre du rêve, de la pure fiction. C’est précisément pour cette raison que je voulais de l’électro, quelque chose d’aérien, qui est au-dessus du film et qui contre le côté atemporel du récit. Ce n’est pas le téléphone portable qui devait ancrer le film dans la modernité, dans notre époque, mais la musique. Cela dit, je ne voulais pas d’une bande originale trop froide et 100 % électro. J’ai travaillé avec le trio Hit’n’Run composé d’un DJ, d’un musicien pop rock et d’un troisième comparse qui a joué toutes les rythmiques et batteries à la main. C’est plus vivant et plus organique. Cette bande-originale ne devait pas non plus être une musique intérieure qui viendrait surligner leurs émotions mais elle devait, encore une fois, se tenir au-dessus du film. Elle ne se cache pas, ne se faufile pas dans les séquences pour faire ressentir quelque chose que les images n’arriveraient à faire passer. Elle chapitre le récit par moments. J’ai même pensé cette musique comme une série d’hymnes qui scandent le parcours des personnages.

“Hybridation des genres cinématographiques ou hybridation des genres sexuels, cela revient au même au fond. A partir du moment où l’on croit à l’énergie des personnages, tout est possible.”

On pourrait parler d’une inversion des rôles entre Arnaud et Madeleine. Combattez-vous les clichés sexués ? 

De manière générale, je me méfie des stéréotypes et des schémas de la comédie romantique, les amoureux qui se mentent puis qui se disent la vérité, etc. “Boy meets girl” : au cinéma, ce programme donne souvent lieu à une vision stéréotypée où les rôles sont pré-déterminés – la fille est perdue et fragile, le garçon est un manipulateur. Ce programme de scénario ne m’intéresse pas beaucoup. Par exemple, je voulais que ce soit Madeleine qui donne l’impulsion au récit. Je voulais en faire un Bear Grylls (star de la série Man vs Wild, ndlr) au féminin quand lui est un jeune homme candide, généreux, qui a une bonté naturelle. Est-ce qu’elle va le contaminer ? En sortant des schémas de la comédie romantique, on pouvait du coup aller du côté du film d’action, du buddy-movie comme c’est le cas au début, jusqu’au film de science-fiction. L’hybridation des genres cinématographiques ou l’hybridation des genres sexuels, cela revient au même au fond. A partir du moment où l’on croit à l’énergie des personnages, tout est possible. Ils ne sont pas finis. Il leur reste encore la liberté de définition de soi, de recherche de soi. Le film reste un récit d’apprentissage. Arnaud et Madeleine traversent des épreuves initiatiques.

Le film a été tourné en Aquitaine. Qu’y avez-vous trouvé qui n’existe pas ailleurs ? 

J’y ai grandi. Je connais bien les lieux qu’on voit dans Les Combattants. Pour en revenir à ce que l’on disait sur Jeff Nichols, j’ai moi aussi un attachement pour les décors, le deuxième élément le plus important pour un film après les acteurs. Le film est tourné à 95% en décors extérieurs et à 100% en décors naturels. Il y a une lumière spécifique à chaque région. Je voulais être précis sur ce point en allant dans des lieux qui me sont familiers. J’avais des désirs spécifiques comme celui de faire communiquer la fixité de la première partie et des échanges de regard avec les Landes, ses pins, ses lignes droites, son absence d’horizon. Plus on avance dans le récit, plus la mise en scène se libère de ce premier carcan, plus on s’enfonce dans une nature non domestiquée par l’homme. Il n’y a pas de sylviculture comme on en voit au début du film. Les décors suivent la trajectoire des personnages.

Entretien réalisé par Nathan Reneaud

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