SUNHI, les androïdes coréens rêvent-ils de moutons électriques ?

Alors qu’il commençait à marquer le pas à la fin des années 2000, travailler avec Isabelle Huppert le temps d’un film (In another country) semble avoir remis en ordre de marche la créativité de Hong Sangsoo. Mais si ses deux longs-métrages suivants, Haewon et les hommes l’an dernier et Sunhi aujourd’hui, sont artistiquement ragaillardis, humainement ils sont de plus en plus arides et angoissants.

 

La joie de vivre qui irradiait dans le solaire In another country n’est plus, Isabelle Huppert a dû l’emporter avec elle en reprenant l’avion pour Paris. Depuis, Hong Sangsoo ne tourne qu’en hiver (Haewon et les hommes) ou en automne pour Sunhi, mais ces conditions climatiques ne sont pas encore assez rudes pour figurer ses états d’âme. Dans notre critique de Haewon et les hommes, nous écrivions que le cinéaste coréen « réduit la marge de manœuvre des êtres à une peau de chagrin ». Avec Sunhi il creuse encore plus, il « creuse, creuse jusqu’au plus profond » pour paraphraser une injonction que chaque personnage fait à son interlocuteur ou à lui-même à un moment du film, dans l’espoir de « trouver qui l’on est ». Cette fois, contrairement aux films précédents de Hong Sangsoo, il n’est plus simplement question de sauver sa vie sentimentale ou professionnelle ; il s’agirait de sauver sa vie tout court, de parvenir à s’assurer de sa réalité et de son authenticité.

 

Le motif de la répétition si cher au cinéaste est devenu un mal sans remède, qui annule les spécificités des individus

 

Ce qui est loin d’être gagné, car la peau de chagrin s’est encore racornie depuis Haewon et les hommes. Épurée à l’extrême, réduite à l’os (sans plus d’effets de style, seuls subsistent les zooms), la mise en scène de Hong Sangsoo affiche sans fard sa nature mécanique. Le motif de la répétition, si cher au cinéaste, ne débouche plus sur le plaisir de saisir au vol les petites variations surgissant à l’improviste (les flirts de In another country, qui commencent tous à l’identique puis se particularisent). Il est devenu un mal sans remède, qui annule les spécificités des individus et, de fait, leur individualité. Les personnages de Sunhi fréquentent les mêmes lieux et connaissances, évoluent dans le même milieu professionnel, ont les mêmes expressions à la bouche pour discourir sur l’existence ou pour décrire la femme dont les hommes sont amoureux. C’est la même, bien sûr, pour les trois – Sunhi, à la présence par ailleurs flottante, presque spectrale puisqu’elle a pour habitude de disparaître sans prévenir. Quand le film débute, personne n’avait eu de nouvelles d’elle « depuis un an et demi, deux ans », on ne sait même plus.

 

Sunhi est possiblement un fantôme, et ses prétendants rien de plus que des enveloppes charnelles à la manière des vessels de Dans la peau de John Malkovich. Des automates sans autonomie, tous équipés du même logiciel qui commande leurs aspirations, attitudes et éléments de langage identiques. En les regardant s’affairer on rit, beaucoup, pour conjurer l’angoisse provoquée par le reflet que nous tend Hong Sangsoo. Mais lorsqu’arrive la dernière scène, qui les réunit pour la première fois tous dans un même plan, il est plus difficile d’écarter l’impression dérangeante qui s’en dégage. On n’arrive pas tout à fait à croire que ces trois hommes sont distincts, il semble au moins aussi plausible qu’il s’agisse de clones que la magie du fond vert permet d’aligner côte-à-côte à l’écran. Comme dans Mes doubles, ma femme et moi. Et leur obsession tragique à vouloir « creuser jusqu’au fond de soi pour trouver qui l’on est » convoque alors une autre référence américaine : Blade runner et ses Réplicants voulant désespérément se croire humains.

 

SUNHI (U ri Sunhi, Corée du Sud, 2013), un film de Hong Sangsoo, avec Jeong Yumi, Lee Seongyun, Jeong Jaeyeong, Kim Sangjung. Durée : 88 min. Sortie en France le 9 juillet 2014.