Les réalisatrices du FID ont de la mémoire

Home movies, images d’archives et chutes de pellicules constituent la matière première d’un certain nombre de films vus au FIDMarseille 2014, des courts et moyens-métrages ayant en commun d’être réalisés par des femmes et de tous s’appuyer sur une figure passée de femme forte. Une approche commune pas toujours transcendée, mais qui, quand elle l’est, laisse de très beaux souvenirs.

Il existe une tendance lourde du court-métrage, additionnée au refus d’opter clairement pour la fiction ou le documentaire : le recours aux images d’archives, au found footage, aux home movies, plus globalement aux prises de vues d’amateurs, généralement anciennes ou faisant mine de l’être. C’est peut-être un lointain héritage de ces scènes tournées dans un village algérien, pendant la guerre, que le protagoniste d’Alain Resnais regarde dans Muriel ou le temps d’un retour ; des images anodines, qui ne disent rien, mais sur lesquelles le jeune homme fait l’aveu de la torture dont il aurait été le complice passif. Alors les images deviennent glaçantes, car plus simplement inoffensives mais indifférentes aux horreurs proférées. Plus récemment, Jean-Baptiste de Laubier alias Para One s’est essayé à cet exercice, d’une certaine manière, avec son très beau It Was On Earth That I Knew Joy, plus proche de Chris Marker que d’Alain Resnais.

Le montage intéresserait-il davantage les jeunes réalisateurs que la mise en scène ? Pour les jeunes réalisateurs en général, on ne sait pas, mais pour les jeunes réalisatrices présentes au FIDMarseille, la réponse est oui. Pour elles, la mémoire est une préoccupation, son exploration, un sacerdoce et un devoir quasi-politique puisqu’il conduit toujours à dégager du passé une figure féminine exemplaire, susceptible d’inspirer les spectatrices.

Dans ce domaine, Renée R. Lettres trouvées de Lisa Reboulleau paraît le moins inspiré, probablement parce que le plus artificiel. Quand on n’a pas de chutes de pellicules sous la main, on peut désormais en trouver sur cinememoire.net, fournisseur officiel de l’exploit (pour ceux qui veulent des vues de Marseille ou des anciennes colonies françaises). Vous les montez, vous plaquez dessus une voix off (les lettres de Renée R., écrites en 1958 et 1959, dans lesquelles cette dame raconte comment son mari l’a quittée pour une autre) et vous faites dire aux images des autres ce que vous voulez qu’elles disent. Nous exagérons – toutes les images du film ne viennent pas du web et les lettres sont, semble-t-il, authentiques – mais la violence esthétique est là ; violence parce qu’on aimerait beaucoup assister à une séance où un vieux spectateur se reconnaîtrait à l’écran et exigerait qu’on l’en sorte.

Motu MaevaPlus doux, Motu Maeva raconte la vie de Sonja, femme née dans les années 1930, mariée au défunt Michel et globe-trotteuse au gré des affectations de son militaire d’époux. Sonja n’a rien vécu d’extraordinaire, mais elle est allée partout dans le monde, à une époque où cela n’avait rien d’évident. Michel et elle ont ramené de leurs séjours des bandes 8 mm que la vieille dame a confiées à la réalisatrice Maureen Fazendeiro, confiante, puisque toutes deux se connaissent depuis sept ans. Les images montées sont donc celles de notre protagoniste, elles correspondent à son récit en off, c’est elle que nous voyons à l’image, jeune à l’époque et âgée aujourd’hui. Comme Maureen Fazendeiro a tourné elle aussi en 8 mm, la bicoque où vit maintenant Sonja s’inscrit tel un caméléon dans ce tissage de passés, au point qu’on ne distingue plus les époques. Il y a de l’exotisme, cet exotisme désuet, charmant et sensuel (Sonja avoue que Michel et elle formait un couple qu’on pouvait considérer comme « libre ») que l’on trouve dans Tabou, aussi il n’est pas étonnant de voir son réalisateur, Miguel Gomes, cité dans les remerciements.

Léone, mère & filsAvec Léone, mère & fils, Lucile Chaufour, elle, fait aussi dans la confusion des temps, mais enregistre ses propres images. Il faut dire qu’elle a commencé tôt, il y a plus de dix ans, en suivant Léone, l’imposante propriétaire d’un bar de banlieue, véritablement amoureuse de son fils Patrick, dont elle replace sans arrêt la mèche, au-dessus du front. Léone pourrait être une travestie tant elle est extravagante, exubérante, avec ses formes généreuses, ses boucles à la Marilyn et sa voix étouffée, en totale contradiction avec son physique. Elle ne filme rien, Lucile Chaufour est là pour ça et elle le fait avec ce qu’elle avait sous la main à l’époque, une caméra vidéo, produisant une image télévisée en noir et blanc. Quand la réalisatrice revient vers ses sujets, beaucoup plus tard, dans une deuxième partie où Patrick est devenu un homme – un homme illettré que sa mère fournit en colis de nourriture, mais un homme quand même – elle le fait sans changer de caméra. C’est une bonne idée, parce que ce traitement visuel indifférent brouille les repères temporels, ce qui, ajouté à notre incapacité à situer l’action dans un lieu dit, produit une grisaille dans laquelle on ne peut avancer qu’à tâtons, en se demandant sans cesse où on met les pieds, si c’est du lard ou du cochon, si nous sommes face à du vrai ou du faux. La force commune à Motu Maeva et à Léone, mère & fils se trouve là, dans la construction de cette zone, cet endroit inconnu, sans boussole donnée au préalable, mais pas inconfortable pour autant.

Il y aurait pu y avoir de cela dans Boucle piqué, moyen-métrage de Lila Pinell et Chloé Mahieu, sur une équipe de patinage artistique, composée de toutes jeunes filles. Sauf qu’ici le poids des fictions déjà passées par là est trop fort. La performance collective sur laquelle s’ouvre le film fait penser à Bande de filles de Céline Sciamma, l’entraîneur est un bon personnage en grande partie parce qu’il rappelle Nicolas Maury (d’ailleurs prof dans Les beaux gosses, même s’il est très loin d’être aussi impitoyable que le coach), les pyjamas parties son des versions innocentes et rajeunies de La vie au ranch, etc. Il manque dans la réalité explorée un enjeu fort, malgré la ribambelle d’objectifs individuels esquissés (certains visent une participation aux mondiaux juniors) et la dureté de la vie répétitive à laquelle s’astreint l’enfant visant une carrière sportive (en plan-séquence, une fillette tente au moins quatre ou cinq fois le même double saut, et tombe toujours ; on a mal pour elle). L’ensemble est plus contemporain que les films cités précédemment (c’est Virgil Vernier qui est cette fois cité dans les remerciements, il est partout décidément), mais pour la modernité esthétique, c’est vers Isabelle Prim qu’il faut aller chercher.

Le souffleur de l’affaireLe souffleur de l’affaire, c’est le titre de son film de 56 minutes, un nom malicieux par son inversion des termes pour une création qui, elle, ne cesse de brasser les œuvres des autres, sans jamais se laisser étouffer par elles. Le point de départ : un fait divers survenu à Paris, en 1897, l’histoire d’un souffleur de théâtre retrouvé mort dans sa boîte, à la fin d’une première. Il est question de l’affaire Dreyfus, d’Edmond Rostand voulant monter son Cyrano avec Sarah Bernhardt, de l’autre Cyrano (l’auteur de Histoire comique des Etats et Empires de la Lune), de Méliès et de l’incendie du Bazar de la charité, causé par une séance de cinéma. Cela fait beaucoup, surtout qu’il faut compter avec différents niveaux de mise en abyme, les images du film étant parfois celles d’un film dans le film, qui n’en est pas vraiment un puisqu’il est davantage la toile de fond d’une répétition théâtrale (ou un spectacle, tout simplement ?), dont nous ne voyons les éléments que décomposés ou éparpillés dans le monde d’aujourd’hui (les acteurs, en costumes d’époque, croisent des ados avec leur sac à dos sur l’épaule). Faire tenir tout cela ensemble est un tour de force. Arriver à tirer une harmonie esthétique de toute cette discordance, comme on résumerait des notes gribouillées en tous sens, en une phrase intelligible par tous, c’est une réussite. Une réussite vers laquelle on a envie de revenir tant elle semble encore avoir des richesses à recéler.