MANGE TES MORTS, le cinéma de genre bien vivant

Après Les Apaches l’an dernier, la Quinzaine des Réalisateurs poursuit son travail d’exposition de la compatibilité fructueuse entre naturalisme à la française et cinéma de genre à l’américaine. Dans Mange tes morts à nouveau le premier parent apporte la matière à traiter, et le second la manière de procéder. Ainsi le rejeton hérite de l’ensemble de leurs qualités.

 

L’un des fondements de l’attrait exercé par le cinéma de genre (sous toutes ses formes : polar, horreur, western, fantastique…) est qu’il nous projette par la force de la fiction dans un monde différent, voire extraordinaire. Mais s’il y parvient, c’est par contraste avec notre propre monde ordinaire, normal – ou plutôt faudrait-il dire normé. Il est dès lors possible de produire le même effet tout en restant dans le réel, mais un autre réel : celui que l’on trouve en allant poser sa caméra au sein d’une communauté vivant en marge de ces normes qui nous régissent. C’est le cas des gens du voyage, que le réalisateur Jean-Charles Hue a pris l’habitude de côtoyer. Son film précédent, La BM du Seigneur, prenait déjà place dans leur univers, où le chamboulement est garanti pour nous autres gadjos. Ce qui donne sa valeur au travail de Hue est qu’il rejette la réduction dédaigneuse de ce dépaysement en folklore, et en fait bien au contraire une porte d’entrée vers un espace alternatif, où les références de genre en tous genres abondent.

 

Cette atmosphère chimérique enveloppe naturellement la première partie de Mange tes morts. Sans jamais forcer ou paraître hors sujet, Hue circule de référence en référence parmi la culture des séries B américaines, comme on picore à un buffet copieux et succulent. Il se fond dans un décor de True detective – le prêcheur évangéliste itinérant, son chapiteau et ses fidèles – puis fait apparaître une Batmobile (le bolide tapi au fin fond d’une cave, qui se réveille au retour de son propriétaire), suit des runs nocturnes façon Fast and furious avant d’embrasser la longue mythologie hollywoodienne du « dernier gros coup avant la quille », qui a fait le bonheur des films noirs. À partir du moment où il privilégie cette voie de manière exclusive par rapport à toutes les autres, Mange tes morts voit se dissiper une petite part du grand ravissement qu’il produisait depuis son commencement. Il troque l’excitation de ne pas savoir où on va contre l’ancrage sur des rails classiques. On comprend alors très (trop) bien tout ce qui va suivre, jusqu’au bout de cette tragédie criminelle dans laquelle les personnages se jettent sans filet.

 

De ses scènes efficaces, bien menées, esthétiquement fortes, Mange tes morts tire une énergie de cinéma qui l’électrise

 

Pour autant cela ne veut pas dire que la tragédie en question perd de sa force. Parmi les preuves du contraire, il y a la symbolique du t-shirt blanc de Jason, le jeune héros ; vêtement qu’il est censé garder immaculé pour le porter le lendemain à son baptême chrétien mais qui se retrouve de plus en plus encrassé – jusqu’à ce qu’y gicle du sang, évidemment – à mesure que l’équipée nocturne menée par son grand frère Fred progresse et empire. Fred est un démon apparu pour tenter Jason la dernière nuit précédant son baptême, et qui repartira au petit matin : là s’exprime la part de mystique et de mythe du film, indissociable du groupe humain auquel il se lie. Hue réussit de très belle manière à faire coexister ces croyances prises au sérieux (voir les signes maléfiques, aux yeux des braqueurs gitans, qui se multiplient dans la voiture d’un médecin) et la dynamique plus terre-à-terre du film noir. Celle-ci fait briller les séquences où le drame se matérialise, le casse à la casse, puis la fuite au-devant des gendarmes. De ces scènes efficaces, bien menées, esthétiquement fortes, Mange tes morts tire une énergie de cinéma qui l’électrise au meilleur moment, dans la dernière ligne droite avant l’accomplissement de la destinée de ses personnages.

 

MANGE TES MORTS (France, 2014), un film de Jean-Charles Hue, avec Jason François, Moïse Dorkel, Frédéric Dorkel, Mickaël Dauber. Durée : 94 min. Sortie en France le 17 septembre 2014.