Un nouveau (petit) film de Kiyoshi Kurosawa, déjà visible en ligne

Kiyoshi Kurosawa est sur tous les fronts en 2013 : Shokuzai dans les salles françaises, Real à Locarno, Seventh Code à Rome mais aussi un court-métrage disponible sur YouTube. Beautiful New Bay Area Project est à découvrir sans sous-titres, certes, mais aussi sans délai…

Entre octobre 1999 et février 2000, en l’espace de quelques mois, trois films de Kiyoshi Kurosawa sortent sur les écrans français : son dernier en date (Charisma) et deux autres encore inédits (Cure, License to Live). Découvert tardivement, il bénéficie d’un rattrapage en différé de ses films, comme d’autres cinéastes asiatiques avant lui : Kitano et John Woo dans les années 1990, Miyazaki la décennie suivante.
Près de quinze ans et quelques succès plus tard (Kaïro, Tokyo Sonata, Shokuzai), l’année 2013 marque une nouvelle étape dans la carrière de Kurosawa à l’international : sa mini-série télé Shokuzai est diffusée partout dans le monde (succès public et critique sous la forme d’un diptyque cinéma en France), Real est présenté au festival de Locarno en août et Seventh Code reçoit le Prix de la mise en scène au festival de Rome des mains de James Gray en novembre. Ça fait déjà beaucoup, mais pas encore assez pour lui, visiblement redevenu le filmeur chevronné qu’il était en 1996 (sept long-métrages tournés dans l’année). En plus de Seventh Code, le festival de Marco Müller présente cette année Beautiful 2013, un film à sketchs dont Kurosawa réalise le segment inaugural. Déjà projeté à Hong Kong et Taipei plus tôt dans l’année, ces quatre court-métrages de 30 minutes ont donc pour thème la beauté. Kiyoshi Kurosawa se raccroche au sujet imposé grâce à la scénographie flatteuse de son Beautiful New Bay Area Project, tourné dans la station portuaire de Yokohama. Son ambition étant de faire s’affronter, physiquement, un homme et une femme avec l’océan Pacifique pour décor (un peu comme un tableau de jeu vidéo de combat).

BEAUTIFUL NEW BAY AREA PROJECT (en haut), DEAD OR ALIVE 5 (en bas)


Puisque le film, visible via la vidéo intégrée ci-dessous ne propose pas de sous-titres français ou même anglais, à moins de parler couramment japonais, difficile de tout comprendre à ce que raconte Beautiful New Bay Area Project. Pour faire court, la définition donnée par Tom Mes au détour d’une critique de Shokuzai est impeccable : il compare les quinze premières minutes à Metropolis (Lang, 27) et les quinze suivantes au Jeu de la mort (Lee, 72). Pour faire plus long, le court relate la rencontre d’un jeune président d’une société d’urbanisme et d’une de ses employés, dont il tombe éperdument amoureux. Incapable de la séduire, il met son poste en péril pour obtenir son attention. Elle se rend au siège de la société pour obtenir une explication, mais le chef de la sécurité du bâtiment l’éconduit sans état d’âme. La lutte des classes est ici à prendre au sens propre : la jeune ouvrière, blessée, humiliée et battue, rend les coups. Aux pieds du mur, elle balance les siens dans la tronche de sa hiérarchie.

Sorte de film de Kung Fu loachien, étonnamment émouvant, Beautiful New Bay Area Project est de l’aveu de Kurosawa son “premier film d’action”. Des œuvres politiques, en revanche, il en avait fait sa première spécialité, avant même les roman-porno, au début des années 1980 avec The War et Vertigo College. Mais c’est The Guard from the Underground, qu’il réalise en 1992 qui reste son film le plus proche de Beautiful… : déjà une escalade de la violence étage par étage, déjà une allégorie des dissemblances de la société japonaise. Il y a 20 ans, cette histoire en apparence farfelue d’un ancien sumo devenu tueur en série, décimant un à un les employés d’une galerie d’art particulièrement mercantile, reflète non sans originalité le contexte politique de l’époque : la sortie de bulle économique, le yen vs le dollar, le Japon du miracle économique post-Seconde Guerre vs un nouveau Japon à découvrir. En 2013, Beautiful New Bay Area Project parle plus ouvertement de lutte des classes, mais l’environnement dans lequel se déroule l’affrontement a toute son importance : une société d’urbanisme, dans une zone portuaire et des usines à l’arrière-plan ; de quoi faire rimer Yokohama avec Fukushima. Beautiful… s’apparente alors à un nouveau conte de la reconstruction pour Kurosawa, en cela proche de plusieurs films passés du cinéaste : Vaine illusion, Charisma, Kaïro ou Jellyfish étaient déjà tous hantés par la mort et la ruine, mais chacun d’eux s’acheminait inéluctablement vers une forme de régénérescence.

 Visionnez en intégralité, mais sans sous-titres, Beautiful New Bay Area Project ci-dessous :


BEAUTIFUL NEW BAY AREA PROJECT (Hong-Kong, 2013), un film de Kiyoshi Kurosawa, avec Mita Mao et Emoto Tasuku. Durée : 29 min. Sortie en France non déterminée.