Trésor caché des festivals de 2013, présenté à Berlin, Deauville ou Strasbourg, Upstream Color fait tout fusionner : l’homme et l’animal, la simplicité et la confusion, le calme et la tempête.

Les adorateurs comme les détracteurs de Primer, le précédent film de Shane Carruth tourné il y a près de dix ans, le chérissent et le haïssent pour la même raison : son approche nonchalante, presque abstraite, d’un sujet souvent traité avec emphase : le voyage spatiotemporel. Pendant près d’une demi-heure, Upstream Color trouble le spectateur par un procédé comparable, le film refuse toute contextualisation, il évite toute explication qui pourrait minimiser le désarroi commun au protagoniste et au spectateur.

UPSTREAM COLOR de Shane CarruthDurant le prologue, qui semble longtemps décorrelé du reste de l’intrigue, deux adolescents ingurgitent un liquide qui les unit instantanément, leurs pensées et leurs gestes fusionnent. De quoi donner l’illusion d’assister aux balbutiements de la «dérive» au coeur de Pacific Rim. Contrairement au blockbuster de Guillermo Del Toro, la créature étrange n’est pas l’ennemi à abattre grâce à la substance, elle est même l’ingrédient principal de la potion. Les deux séquences suivantes d’Upstream Color, toujours aussi énigmatiques, tournent autour de ce petit ver. Une jeune femme, Kris, se fait injecter de force la bestiole dans son organisme. Ses réactions évoluent, elle en est d’abord désorientée, puis elle parait plus alerte, et enfin souffrante. Carruth n’explique rien du fonctionnement de cet asservissement intérieur et invisible. Les jours qui suivent la voient répéter les mêmes actions : elle dévore l’essai philosophique Walden d’Henry David Thoreau (1854), boit de minuscules quantités d’eau, s’esclaffe de rire devant un simple tableau, etc.. Il manque juste ce qu’il faut d’information au spectateur pour se sentir complice ; à ce stade, il est seulement perplexe et curieux. Un sentiment proche de que cherchent à faire éprouver les leaders facétieux et pince-sans-rire du nouveau cinéma grec, Yorgos Lanthimos (Canine, Alps) ou Babis Makridis (L). Ce n’est que lorsque Kris éjecte la créature de son corps qu’Upstream Color gagne en clarté, comme soudainement purgé d’un mal qui l’étreignait. Le ver est transfusé d’un vaisseau vers un autre, qui cette fois n’est plus humain mais animal… c’est un cochon. Suite à l’opération, encore convalescente, Kris fait la rencontre d’un jeune homme, joué par Shane Carruth. Le démiurge apparait à l’écran et fait l’effet d’une bouée à laquelle se raccrocher, le spectateur se sent enfin guidé et se met à comprendre la direction que prend l’intrigue. Le dernier déclic tient en un plan, celui où le cochon qui a réceptionné le ver, se fait étiqueter le nom de Kris sur l’oreille. Le spectateur possède les tenants, pas encore les aboutissants, mais il sait au moins désormais que le récit va tourner autour de cette fusion improbable de l’homme et de l’animal. La teneur philosophique et émotionnelle qui se dégage de cette proposition est encore immesurable. Upstream Color gagne ensuite en puissance à chaque nouvelle séquence, jusqu’à laisser le spectateur complètement sonné une heure plus tard.

Passée la longue et déstabilisante introduction, tout est devenu plus limpide. Pas seulement parce que le spectateur réinterprète a posteriori tout ce qu’il a vu, mais surtout parce que Shane Carruth invite enfin la parole dans ses scènes. Rétrospectivement, il est amusant de ressentir un tel soulagement à l’écoute de ces dialogues enfin intelligibles, alors que le film cherchera par la suite à réduire de nouveau tout échange, au point de convoler vers un tourbillon sensoriel ahurissant, qui se passe totalement de voix durant le dernier quart d’heure et laisse le spectateur dans un état de transe peu commun. La parole devenue obsolète participe d’un nouvel ordre de procréation et d’évolution décrit par Upstream Color. Film antispéciste, il refuse la suprématie de l’homme sur l’animal, mais plus encore imagine une fusion des deux. En cela, son plus proche cousin est Le Quattro Volte (Michelangelo Frammartino, 2010), fable muette sur la réincarnation d’un âme, circulant entre autres du corps d’un vieil homme à celui d’une chèvre.

Amu Seimetz et Shane Carruth dans UPSTREAM COLOR

 

Que se rassurent ceux qui ne voudraient pas croire à l’histoire délirante de vers successivement avalés par une femme et un cochon : Upstream Color peut toujours être reçu de façon plus simple et plus symbolique. Les séquences alternativement consacrées à Kris et à l’animal, unis par un lien prégnant et pourtant invisible, donnent parfois l’impression que la femme se rêve en cochon, ou que le cochon se rêve en elle. Malgré l’absence de visions oniriques, cette supposition gagne en consistance lorsque les deux êtres se retrouvent ensuite connectés à une nouvelle forme de vie : des orchidées de couleur bleue. Des fleurs bleues, comme dans le roman éponyme de Raymond Queneau, qui unifie lui aussi deux existences ordinairement inconciliables, celles d’un homme simple vivant sur une péniche et d’un duc. Queneau se gardait bien de préciser si le premier rêvait du second, ou si c’était l’inverse. L’OuLipo, mouvement cofondé par Queneau, érigeant la contrainte en valeur première du processus créatif, pourrait d’ailleurs avoir inspiré plus généralement Upstream Color, autant pour son refus de la narration traditionnelle que pour ses quelques saillies qui semblent avant tout fonctionner comme des espaces de jeux sur la pouvoir des images et des mots (voir la séquence isolée où un couple rejoue inlassablement la «scène» d’une dispute).

Shane Carruth (à gauche) et Charlie Kaufman (à droite)Si l’on s’en tient aux faits, l’inspiration littéraire première d’Upstream Color demeure malgré tout Walden, abondement cité, telle une référence clignotante visant à rappeler que le sujet principal du film reste le retour à l’état de nature. L’essai, d’une importance considérable aux États-Unis, est le récit autobiographique des deux ans durant lesquels Thoreau s’est retiré de la vie civilisée pour vivre seul dans une cabane au fond des bois. Upstream Color se déroulant de nos jours, l’industrialisation du pays étant passé par là, profondément assimilée depuis par son peuple, Carruth ne semble pas avoir osé conter à son tour l’histoire d’un retour accompli à l’état de nature. Il imagine alors un personnage malfaisant, imposant à quelques semblables innocents une union forcée avec un être moins évolué qu’eux, qui leur permet de se trouver de nouveau relier à la terre sans même avoir recours à leur consentement. A ses victimes de réfléchir ensuite sur les vertus possibles de son expérience. Thoreau n’était avant tout qu’un point d’encrage, c’est du côté du scénariste Charlie Kaufman qu’il faut se diriger pour trouver l’inspiration de Shane Carruth. La vie sauvage (Human Nature, 2001), les orchidées (Adaptation., 2002), la confusion corps et âme (Dans la peau de John Malkovich, 1999) irriguent consciemment ou non Upstream Color. Le connexion ne se fait donc pas en terme de ton (le divertissement n’est pas une priorité chez Carruth), mais pour leurs obsessions communes et, plus encore, du fait que les deux auteurs posent un même le regard sur le monde, à la fois aimant et désabusé. Sont-ils de grands sceptiques généreux ou bien des optimistes mélancoliques ? Une facette de la personnalité rêve de l’autre, et vice-versa, soit le secret qui rend leurs films si beaux, aussi perturbants qu’ils sont accueillants.

UPSTREAM COLOR (Etats-Unis, 2013), un film de Shane Carruth, avec Amy Seimetz, Shane Carruth, Andrew Sensenig. Durée : 96 minutes. Sortie en France le 22 août 2017.

Illustration : Charlotte Szmaragd