THE SACRAMENT de Ti West

Deux journalistes de VICE Magazine accompagnent un photographe à la recherche de sa sœur, avalée par une communauté hippie qui n’est rien d’autre qu’une nouvelle Jonestown, funeste secte de Jim Jones détruite en 1978. Rien de nouveau sous le soleil du found-footage, mais la preuve que les films produits par Eli Roth ne sont jamais complètement dénués d’intérêt.

On n’attend plus grand-chose de The Sacrament à partir du moment où apparaît, très tôt dans le film, la première conversation en champ/contre-champ : dans le genre très balisé du found footage, où tout est censé avoir été enregistré en temps réel par une seule caméra, c’est un peu le baiser de la mort. Qu’un film abandonne son principe fondateur n’est jamais très bon signe, mais on se doutait bien que c’était du cinéma, et on perdrait notre temps à en vouloir au réalisateur d’avoir ruiné l’effet de réel. Dans ce cas précis, c’est juste un peu dommage : le prologue affichait un culot peu commun en affichant le logo du vrai magazine Vice, et en affirmant que le film était l’un de leurs reportages. Tant pis. Que vaut le film d’horreur alors ?

Le nom d’Eli Roth, au générique, laisse espérer de grandes choses : son Hostel 2, et en particulier la première partie, où la peur ne repose sur aucun effet gore mais simplement sur l’atmosphère, est très réussie. Même chose ici, d’ailleurs, même si Roth est seulement producteur. Toute la première partie de The Sacrament fait le portrait d’une communauté idyllique, et l’angoisse s’inscrit en creux, dans les sourires d’une infirmière, le bien-être revendiqué d’une grand-mère, le beau temps et la musique. Le dispositif est même assez téméraire. Cette première partie dure très longtemps, et peut angoisser aussi bien qu’ennuyer. On finit par se demander si le quota de sang annoncé par le nom d’Eli Roth au générique d’ouverture sera assuré. Comment faire dégénérer tout ça ?

THE SACRAMENT de Ti WestEvidemment, il reste toujours la solution de facilité : dire qu’en fait, tous ces gens se forçaient à sourire, que le gourou les séquestre et qu’à la première occasion, quelqu’un viendra supplier les journalistes de les aider à s’enfuir de cet enfer. Bon, c’est exactement ce qui se passe. Perdrait-on pour autant notre temps à en vouloir au réalisateur d’avoir ruiné l’effet d’attente ? Notre indulgence a des limites. The Sacrament pouvait être bien meilleur, c’est sûr. Ceci étant dit, la facilité qui permet au scénario de virer au cauchemar a une qualité. Le film se précipite alors sur ce qui l’intéresse depuis le début : la reconstitution du massacre de Jonestown, qui fit plus de 900 morts en 1978, – dont plusieurs centaines d’enfants – et fut déclenché par la venue de journalistes (non pas de Vice, mais de Time) : la plus vaste exécution de civils américains juste après le 11-Septembre – les deux ayant eu lieu en plein soleil, entre 8h et 10h du matin.

Entre les mains d’Eli Roth, cependant, le souvenir du 11-Septembre n’est pas le plus important. Eli Roth est juif, ses films d’horreur le sont aussi. Qu’il les réalise (Hostel 1 & 2), qu’il joue dedans (Inglourious Basterds) ou qu’il les produise (The Sacrament), leur imaginaire est toujours directement lié à l’Holocauste. Les lits superposés à l’intérieur des baraques du camp ne sont pas des lits d’auberge de jeunesse, même si la première partie le suggère. Et si Roth ne recule pas devant la représentation de la mise à mort de bébés et d’enfants, c’est qu’il ne se situe pas dans la tradition des films d’horreur américains, où les enfants sont généralement épargnés. Les camps d’extermination ont généré une horreur que Roth se refuse à ne pas prendre en compte dans son cinéma. Claude Lanzmann risque de ne pas aimer, c’est sûr. C’est pourtant en cela qu’Eli Roth mérite qu’on s’y intéresse, même s’il se montre plutôt paresseux sur ce coup-là : ses films ne sont pas aimables. Ils appuient là où ça fait mal, et rendent à l’horreur sa vertu première, de pétrification face à ce qu’on ne devrait pas voir. Leur violence n’est pas une violence de cinéphile, contrairement aux films de requins, de piranhas, d’exorcistes ou de tueurs en série. Elle puise ses racines dans l’Histoire. Anti-pop-corn, en fait.

THE SACRAMENT (The Sacrament, USA, 2013), un film de Ti West, avec Joe Swanberg, Amy Seimetz, Gene Jones, AJ Bowen… Durée : 95 minutes. Sortie en France indéterminée.