THE BAY de Barry Levinson

Présenté à Toronto puis à Gérardmer, The Bay fait partie des found footage, mais à ranger plus près de Redacted de Brian De Palma que du dernier Paranormal Activity.

The Bay appartient à la famille du found footage, ces longs-métrages supposément sans réalisateur attitré puisque constitués d’images tournées par des amateurs présents au mauvais endroit au mauvais moment. Le cinéma d’horreur a fait son miel de cette pratique, pour le meilleur (Cloverfield) mais surtout pour le pire : la répétition ad nauseam sous une forme réduite à de grosses ficelles franchisées ([REC], Paranormal Activity) a quasiment tué dans l’œuf le potentiel cinématographique de la chose. Bien plus éloigné de cette veine que sa campagne de distribution (affiche, bande-annonce, date de sortie) ne le laisse à penser, The Bay est une proposition de found footage d’auteur. La deuxième en son genre, seulement, longtemps après l’éblouissant Redacted de Brian De Palma (2006).

THE BAY de Barry LevinsonLa plus grande qualité de The Bay est d’être à jour de l’évolution contemporaine de la présence et de l’utilisation des images. Il fait passer le found footage à sa version 3.0 après la préhistoire (Le projet Blair Witch) et la première génération accomplie, celle des œuvres citées plus haut. La caméra y est unique, et le film est de ce fait régi par le cadre : ce qui est à l’intérieur de ses limites, inflexibles, et ce qui est hors champ. La prolifération des caméras en tout genre dans The Bay rend désormais obsolète cette restriction. Téléphones portables et Skype pour les particuliers, vidéosurveillance dans l’espace privé comme public pour les institutions, font qu’il y a aujourd’hui possiblement plus de moyens d’enregistrement d’images que d’êtres humains dans les pays ultradéveloppés. Dans le sillage de l’excellente série Person of interest, Levinson fait de cette nouvelle donne la base de sa narration. Les images sont là, de manière certaine et en quantité astronomique, il ne reste qu’à les assembler pour leur donner un sens. De problématique de cadreur, le found footage devient une affaire de monteur.

En plus de cette question de la source, The Bay aborde celle de la finalité du flux d’images. Isolées et aléatoires, ces dernières ne pouvaient donner lieu qu’à des récits intimes et anecdotiques. Maintenant les voilà généralisées, répandues au point d’être quasiment impossibles à censurer indéfiniment, et pouvant être rassemblées et recoupées ; il est donc possible de s’en servir comme support à des histoires d’une portée toute autre. Levinson cite naturellement Wikileaks en ouverture de son film qui, par la suite, prend les traits d’un documentaire écolo-cauchemardesque façon Gasland ou soirée Thema sur Arte. En pensant cette mouvance, The Bay est profondément actuel, comme l’était – et l’est toujours – Redacted par sa dissection des nouvelles visions de la guerre. Levinson ne fait que pousser un cran plus loin, au moyen de la fiction, l’horreur réelle présente dans les documentaires qu’il décalque. Une horreur déportée, qui ne se vit plus au présent (éprouver en même temps que les personnages la menace immédiate du tueur ou du monstre) mais au passé, dans la prise de conscience trop tardive que la catastrophe a déjà eu lieu. Ce passage forcé du direct au différé amorce l’angoisse. Il n’est plus question d’arrêter la machine infernale, seulement de suivre impuissant le déroulement des étapes terminales du processus.

THE BAY de Barry LevinsonAux péripéties spectaculaires, aux outrances jubilatoires et aux deus ex machina favorables aux héros, The Bay préfère la froideur de l’annonce a priori des décès et du profond sentiment d’impuissance lorsque la mort frappe brutalement. Levinson entretient cette chape de plomb par sa maîtrise des gammes : formelles, pour toujours avoir le bon recul dans le positionnement de ses fausses caméras autonomes par rapport à l’action ;  et cinéphiles, avec des renvois habiles aux Dents de la mer et à Alien, à la fois convoqués et dépassés – « it’s not a shark bite » entendrons-nous à un moment, tandis que les parasites qui croissent dans le ventre de leurs hôtes n’atteindront jamais une taille démesurée. The Bay appartient à une époque où le péril n’est plus macro mais micro ; il est par certains aspects le pendant aquatique du terrestre Phénomènes dont il partage l’idée de double transmission, de la maladie par les éléments et de la panique par les vidéos. Enfin, Levinson démontre une solide connaissance de ses classiques de la peur. Il joue avec nos nerfs en jouant sur des ressorts de terreurs primaires, exprimés crûment. Pourriture des corps, perte de la parole, digestion, insectes, autant de choses dont la répulsion nous définit et qui s’allient ici pour nous faire assister, dans un état d’effroi hébété, à une inexorable fin du monde en accéléré.

THE BAY (Etats-Unis, 2012), un film de Barry Levinson, avec Kether Donahue, Kristen Connolly, Christopher Denham. Durée : 84 minutes. Sortie en France le 19 juin 2013.