Envoyé spécial à… l’Etrange Festival 2012 : épisode 1, le regard perverti

Par le - Dernière mise à jour le | 77 commentaires | ArticlesL'étrange festival (Paris) • ArticlesEnvoyé spécial à...L'étrange festival (Paris) | Tags: , , , , , , , , , , , ,

Les yeux rivés à l’écran et l’accréd autour du cou, un regard unique sur un festival atypique…Premiers jours à l’Etrange Festival 2012, entre voyeurisme et manipulation. 

On aurait dû le deviner dès le trajet pour se rendre à la soirée d’ouverture de l’Etrange Festival : on allait tous se regarder en chien de faïence. Ceci dit, rien d’anormal dans les transports en commun parisiens. Oui, car contrairement à Cannes ou Deauville, pas de plage, pas de terrasse de café chic, pas de tapis rouge. A l’Etrange Festival, on se rue à l’abri des regards dans le douillet Forum des Images, néons roses pour ambiance de films érotisants à la De Palma ou Brisseau, en espérant finir la journée autour d’une bonne bière.  Là où la surprise est réelle, c’est que les deux premiers jours du festival tournent autour des notions de voyeurisme et de manipulations perverses.

Le regard malsain du héros de Headhunters, Roger Brown, va suivre une voie initiatique à laquelle on ne goute pas totalement. Dans ce polar venu de Norvège, la première demi-heure s’articule comme un polar classique, tartinée de musique mais à la tension palpable. Puis d’un coup, il vire au grotesque. Ce personnage qui scrutait avec dédain et cynisme le monde voit sa virée en enfer se transformer en gag semi-comique. Au programme : une course-poursuite avec un tracteur, un bain de caca et une dénonciation des puissants à gros sabots. Le film ne manque pas de qualités techniques mais sa tonalité nonchalante à propos de manipulation et de personnage qui doit redevenir pur n’emporte pas vraiment l’adhésion. Restent deux visages impressionnants : Aksel Hennie, sorte de néo-Christopher Walken et son meilleur ennemi, Nikolaj Coster-Waldau, déjà vu dans Game of Thrones. Tous deux portent la manipulation en leur pupille.

Un autre visage marqua cette soirée d’ouverture. Nicholas Hope joue dans Redd Inc. un patron séquestrateur. Venu tout droit d’Australie, ce torture-porn movie ne réussit guère à créer la tension de voyeurisme qu’il convoite. Un homme accusé de meurtre puis réchappé de prison kidnappe six acteurs du procès qui l’a fait condamner. Il les enchaine à une grande table et leur demande de refaire l’enquête. Métaphore un peu balourde des méfaits de l’entreprise en open-space, la sanction se transforme en scarification. Même la prime devient une souffrance. Finalement trop mou et pas assez jusqu’au-boutiste dans sa violence, Redd Inc. ne parvient pas non plus à devenir un plaisir coupable gratuit. Son regard sur le monde judiciaire est nul, celui sur les effets de groupes, minime. Bizarre qu’un film qui joue du voyeurisme (en tentant une vague approche sexuelle) manque de point de vue fort. De cette première soirée à l’Etrange, il n’y a bien que le court-métrage de Quentin Dupieux, Wrong Cops, qui satisfasse les envies. Alors certes, l’univers du cinéaste-musicien commence à tourner en rond mais quel plaisir de voir Marilyn Manson maltraité par un flic fou !

Quoi de plus oppressant que les univers renfermés de Citadel, première belle trouvaille du festival. Un père voit sa femme encore enceinte mise à mort par une bande de jeunes des cités. Seul à tenter d’élever son bébé, il sombre dans l’agoraphobie la plus totale. Film sensitif, il résonne avant tout comme une thérapie pour son auteur Ciaran Foy, ancien agoraphobe. Comment vivre et s’assumer en adulte quand le monde extérieur est un ennemi désigné ? S’il joue un temps la carte du trouble psychologique, il le métaphorise dans son tournant film fantastique. Le héros de Citadel serait comme celui de La Route. Sauf qu’au lieu d’être un parent rassurant dans un monde post-apocalyptique, il serait lui-même perdu. L’enjeu est double. Arriver à fuir ces hordes de jeunes dégénérés (au sens propre) et arriver à faire vivre son enfant dans un climat de confiance. Rempli de symbolique religieuse, il puise son Salut dans la foi en l’humain. Si le film ne réussit pas son dernier fragment scénaristique, il en reste de belles aspérités sur la sensation d’oppression. Pour le coup, le regard sur soi change sa capacité de survie. Ce n’est pas pour rien si le môme qui aide le jeune père est aveugle. Telle une créature de la mythologie, il compense son handicap par un pouvoir d’autant plus grand. Quoique là encore Ciaran Foy le remette en cause.

Et puis, n’y a-t-il pas plus beau symbole pour parler de l’omniscience du regard que de profiter de la programmation du Voyeur, film choisi par Kenneth Anger pour sa carte blanche. Long-métrage le plus connu de Michael Powell, voilà la pièce angulaire d’une mise en abime de la position de spectateur. Car tout cinéphile que nous sommes, nous demeurons voyeurs et donc un brin malsains. Powell le met en relation avec ce garçon perturbé utilisant sa caméra comme une arme de mort. Le héros contemple les victimes agoniser comme nous regardons son regard plein d’appétit et d’effroi. Dans le même temps, Powell nous interpelle malicieusement en nous ramenant à la condition maladive de profiteurs d’images. Dans ce thriller très hitchcockien, le mal dénude ses victimes doublement. Et pendant qu’il perce leurs corps, on perce son âme. Sa rédemption ne passe que par la diffusion de toute son œuvre. Par cet ultime démarche, Powell s’inclue à la critique et suggère la chose suivante : « il n’y a pas plus voyeur que le réalisateur lui-même contemplant son travail ». Du Narcisse à l’état pur.

Cette psychanalyse de groupe faite, on pouvait pour le troisième jour esquiver le Paradis : Amour d’Ulrich Seidl, déjà présenté à Cannes. Et après l’annulation de la rencontre Kenneth Anger/ Nicolas Winding Refn, seul le médiocre film d’action Motorway de Soi Cheang (Accident) nous attirait. Plus proche de Taxi de Gérard Krawczyk que de Drive ou de Fast and Furious 5, cette production Johnnie To balance un scénario insipide dans lequel le seul but est de montrer des bagnoles vrombir. C’est à peine moins banal que Turbo le dimanche matin. Les courses poursuites sont confuses et l’indigence du drame humain laisse pantois. L’action et la tension ne décollent jamais. Une déception inattendue dans ce qui promettait d’être un des bons moments du festival.


 

La 18e édition de l’Etrange Festival se déroule du 6 au 16 septembre 2012

À propos de l'auteur

Alexandre Mathis

A chouchouté son blog Plan-c pendant plus de deux ans tout en parcourant le monde avec Typo. Désormais plombier pour Playlist Society. Accrédité à Accreds. Fils caché et raté de Malick et Miyazaki, il marche pieds nus en forêt. Sauf sur les orties, ça pique.

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77 commentaires

  1. Christophe Beney (@ChrisBeney) (1 year ago)

    @AlexHervaud @hendiike Vous allez vexer @alexandremathis à insinuer qu’on parle pas de L’étrange http://t.co/OrastZzO

  2. Envoyé spécial à… l’Etrange Festival 2012 : épisode 3, le pouvoir sidérant | Accréds l'actualité des festivals de cinéma (1 year ago)

    [...] moins stupéfiante. A l’issue d’un palmarès qui a récompensé par deux fois le grotesque Headhunters, la projection du court-métrage Bastagon a failli avoir raison des festivaliers : une histoire de [...]

  3. Accréds (@Accreds) (1 year ago)

    Etrange Festival 2012 : épisode 1, le regard perverti http://t.co/jVCnjZYA