On peut jouer 11 fois une personne

Encore un article sur Holy Motors ? Non, deux, car celui-ci n’est que le premier volet d’un duo qui pose les bonnes questions : pourquoi revivre si l’on n’est pas mort ? Le cinéma doit-il mourir pour devenir éternel ? La voix de Jeanne Moreau s’use-t-elle à mesure qu’on la regarde chanter Le tourbillon de la vie ? Denis Lavant vit-il à Punxsutawney ? Soyez rassurés : vous aurez largement moins de trois heures pour y répondre.

 

Dans le rôle de M. Merde, Denis Lavant arpente le Père Lachaise. Sur les tombes et caveaux sont gravées de cocasses épitaphes en forme d’adresses http. L’une d’entre elles ne fait sens que plus tard, lorsque l’on retrouve Lavant dans la peau d’un mourant. Le mourant en question s’appelle M. Vogan et Vogan, c’est justement l’un des noms qui figuraient sur une stèle du cimetière. Il serait dommage de s’en tenir à l’explication la plus pragmatique, en considérant par exemple que celui qui est inhumé ici est un homonyme ou un parent du futur défunt. Soyons aussi fous que Holy Motors nous incite à l’être et partons du postulant le plus surnaturel : l’homme déjà mort et celui qui va mourir ne font qu’un.

Holy Motors est un film élémentaire. Si l’on veut y revivre, c’est qu’on est mort.

L’arborescence interprétative ne s’arrête pas là. Deux nouvelles hypothèses se présentent. La première : Denis Lavant est un vivant interprétant un ou des morts, auprès de survivants, afin de les aider à surmonter leur deuil. C’est l’hypothèse Alps, de Yorgos Lanthimos. Elle ne tient pas, car la jeune femme en pleurs aux côtés du mourant finit par se dénoncer aussi comme interprète. Seconde option : Denis Lavant est mort. A la vue des images spectrales d’Etienne-Jules Marey sur lesquelles s’ouvre le film, de ces spectateurs morts ou endormis dans une salle de cinéma juste après, c’est cette voie la plus excitante. Donc Denis Lavant est mort. Au moins trois éléments vont dans ce sens : 1. Le second « O » éteint du panneau lumineux Holy Motors, à l’entrée du garage où se garent les limousines à la fin, qui transforme « motors » en anagramme de « morts ». 2. La capacité de Lavant à survivre à des blessures mortelles (couteau dans la jugulaire, balles de revolver) probablement égale à celle de ses partenaires. 3. « On voudrait revivre » chante Gérard Manset dans les dernières minutes. « Ca veut dire, on voudrait vivre encore ». Chanson sur le temps qui passe ? Pas ici. Holy Motors est un film élémentaire. Si l’on veut y revivre, c’est qu’on est mort. C’est comme cela que Resnais utilise la chanson Déjà dans Muriel ou le temps d’un retour : Jean Champion chante dans un appartement anachronique où les meubles d’antiquité le disputent au formica, et soudain, il nous apparaît que lui et ceux qui l’entourent reviennent d’un autre espace-temps. Certains sont peut-être morts sous les bombes à Boulogne-sur-Mer, d’autres en Algérie pendant la guerre…

Savoir comment Denis Lavant est mort, lui, importe peu. Il est plus beau de se demander pourquoi il revient. C’est André Bazin qui a donné la réponse, cinquante ou soixante ans avant que la question ne se pose, dans l’un de ses textes les plus stupéfiants : Mort tous les après-midi. Bazin est peut-être devenu le couteau suisse de la critique, mais il n’en était pas moins un visionnaire. Dans Mort tous les après-midis, il décrit un vertige, le même à l’œuvre chez Hitchcock dans Vertigo (et qui inspire Chris Marker pour La Jetée) : celui du temps, donc de la mort. Pour lutter contre ce vertige, l’Homme s’est doté d’une arme : le cinéma, un art mécanique – mécanique, Bazin insiste régulièrement sur cet aspect aujourd’hui négligé – capable de rendre immortelle l’image de mortels en la capturant sur pellicule, et de la projeter indéfiniment pour une durée limitée, comme si la personne prenait vie sous nos yeux. Lugubre, Bazin prend un exemple extrême, celui des actualités : l’enregistrement de l’exécution d’un homme, une victime dont l’image est condamnée à s’animer puis à mourir à chaque séance de cinéma. « On ne connaissait, avant le cinéma, que la profanation des cadavres et le viol de sépulture. Grâce au film, on peut violer aujourd’hui et exposer à volonté le seul de nos biens temporellement inaliénable. Morts sans requiem, éternels re-morts du cinéma ! ». Pourquoi Denis Lavant serait-il un « re-mort du cinéma » alors que le cinéma, en tant que procédé d’enregistrement, n’est présent que dans un seul segment, celui de la motion capture ? Justement parce qu’il est partout, dilué dans le monde. Justement parce que le monde et le cinéma se confondent parfaitement, que les caméras sont devenues si minuscules et omniprésentes qu’elles font de Paris une déclinaison de la ville du Truman Show.

Holy Motors montre un cinéma débarrassé de mécanique, donc de salle de projection. Celle qui est montré au début du film est un tombeau, un vestige, un rêve passé. Puisque le cinéma n’a plus de lieux réservés, ni de tournage ni d’exhibition, qu’acteurs et public se mélangent, alors il est devenu théâtre ? Non et c’est là que Bazin intervient. L’image d’un mort ressuscite à chaque projection, mais s’il n’y a plus de caméra, ni de salles, et que pourtant le cinéma vit toujours, c’est que ce n’est plus seulement l’image qui est ressuscitée, mais le corps auquel elle a été volée. On ne va plus au cinéma pour revoir la beauté inaltérée de Marilyn, on sort dans la rue pour la croiser en chair et en os. Holy Motors prolonge L’invention de Morel. Le héros du roman d’Adolfo Bioy Casares évolue au milieu de personnes qui chaque jour refont exactement les mêmes gestes que la veille, au même moment, avant de se rendre compte qu’ils sont en fait les hologrammes d’individus autrefois filmés et morts depuis longtemps. Dans Holy Motors, il n’est plus question d’hologrammes, ni de fantômes, mais d’entités capables de revivre. Paradoxe : pourquoi Denis Lavant voudrait-il alors « revivre » selon les paroles de Manset, s’il revit déjà, si justement sa condition d’acteur de cinéma qui a fait de sa vie son métier le rend immortel ? Parce qu’il est au purgatoire. Denis Lavant, c’est une déclinaison des personnages spectraux de L’invention de Morel ou des habitants de Punxsutawney dans Un jour sans fin, mais qui aurait conscience de répéter sa routine. « A demain, même heure » est-il convenu avec la conductrice de sa limousine : en spectateur gourmand de frisson, on imagine que Lavant va accomplir demain le même parcours qu’aujourd’hui, mais en sens inverse.

Peut-être faut-il cesser dès aujourd’hui de voir ou de revoir les films d’acteurs aujourd’hui morts, avant que ces messes répétées que sont les visionnages ne finissent par les faire sortir de leur tombe contre leur gré

Le cinéma sans lieu dédié, ce n’est plus l’image du corps qui est convoqué, mais bien le corps et l’âme, torturés. A force de laisser rétrécir et vagabonder les écrans dans les villes, ils sont devenus invisibles, et une frontière est tombée. A chaque fois que l’on veut voir Marilyn en action chez soi, c’est à elle de grimper dans sa limousine et de se rendre dans votre salon. Pire : sans lieu dédié ni chez soi, ni ailleurs, plus de support de l’envie, donc une condamnation à la vanité. Marilyn ne revient pas parce qu’on l’appelle ou la désire, mais parce que c’est le nouvel impératif de son métier de jouer pour jouer, pour « la beauté du geste » comme il est dit dans le film. Holy Motors est un film d’anticipation. Peut-être nous invite-t-il à cesser dès aujourd’hui de voir ou de revoir les films d’acteurs aujourd’hui morts, avant que ces messes répétées que sont les visionnages ne finissent par les faire sortir de leur tombe contre leur gré. Avant que longtemps après sa mort Tom Hanks ne ressente encore des courbatures à chaque fois qu’il court dans Forrest Gump, quelque part dans le monde. Avant que Jeanne Moreau, alors qu’elle sera depuis longtemps six pieds sous terre, ne continue de perdre sa voix parce qu’elle a chanté une fois Le tourbillon de la vie. Etre acteur de cinéma revient à signer un pacte avec le diable. Jouer, sans but évident, encore et encore, sans jamais que l’amnésie ne libère. S’il tient tant à revivre, c’est pour enfin mourir, une bonne fois pour toutes.