LA VIE SANS PRINCIPE de Johnnie To

Les destins croisés d’une employée de banque, d’un homme de main des Triades et d’un flic, un jour de krach boursier, à Hong-Kong : un Johnnie To inattendu, sans coup de feu et sur fond de crise grecque, captivant de bout en bout.

Johnnie To a toujours mis en scène Hong-Kong comme un terrain de jeu hermétique, sourd aux bouleversements du monde alentour, sauf quand il s’est agi, un temps, de prendre acte de la rétrocession du territoire à la Chine. Ca, c’était jusqu’à La vie sans principe. Avec ce nouveau film, To investit un Hong-Kong aux remparts poreux, où la crise grecque montrée à la télévision sert de détonateur à l’action. Il est trop tôt pour dire s’il s’agit d’une exception dans sa filmographie ou au contraire de l’amorce d’une nouvelle ère, comme si, la question du style réglée, To s’attaquait à un nouveau défi, en se préoccupant plus explicitement d’idéologie.

La vie sans principe n’a vraiment rien d’un tract, mais sa chronique de la cupidité se dote forcément d’une saveur particulière, mise en scène dans ce qu’est la Chine d’aujourd’hui, populaire et capitaliste. On y voit les clients ordinaires d’une banque hongkongaise inquiets pour leur portefeuille, en regardant s’écrouler à la télévision un pays à la fois lointain géographiquement et jumeau en terme de patrimoine intellectuel et culturel. C’est inédit et piquant, sans pour autant ressembler à une célébration implicite du communisme (Election 1 et 2 ont prouvé que pour To, tout pouvoir économique, légal ou non, fait des victimes). Cela devient marquant parce que le cinéaste fait du profit, aussi bien recherché par les petites mamies que par les Triades, l’objet d’âpres discussions, et pas seulement une véritable course à travers la ville. Les personnages tombent et se relèvent en fonction des flux financiers, mais surtout, ils parlent, négocient, tentent de convaincre, d’amadouer, de soumettre.

Il y a des poursuites dans La vie sans principe, mais aussi et surtout cet échange incroyable entre une employée de banque, Teresa (Denise Ho, l’actrice principale), et sa cliente, suffisamment naïve et âgée pour souscrire à un investissement idiot. La scène s’étire, le sens des termes utilisés, très techniques, échappe aux non-initiés, et tout tourne autour de ce que la finance a de moins excitant. Alors comment ce moment peut-il se révéler si intense ? Comment à cet instant, peut-on se sentir si concerné à la fois par les deux interlocutrices, tout en nourrissant à leur encontre des sentiments si contradictoires (la vendeuse propose un produit périlleux, mais à contrecoeur ; l’acheteuse semble obsédée par le gain, mais assez fragile pour inspirer un brin de pitié) ? Il sera toujours possible de regretter que To ne tienne pas jusqu’au bout sa construction en triptyque (un épisode, un personnage) et sacrifie le dernier tiers à la précipitation. Ce regret, il faudra le considérer comme un compliment, la preuve que c’est à reculons que nous sommes invités à sortir de cette fiction à l’intensité redoutable.

LA VIE SANS PRINCIPE (Life without Principle, Hong-Kong, 2011), un film de Johnnie To, avec Denise Ho, Lau Ching Wan, Richie Jen. Durée : 107 min. Sortie en France le 18 juillet 2012.