HOLY MOTORS de Leos Carax

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Avec Holy Motors, Carax déclare son amour à son acteur fétiche Denis Lavant, au Cinéma et à son cinéma. Le film se reçoit aussi comme le premier d’une première vague post-Oncle Boonmee, épris d’une liberté et d’une générosité comparables à celles de la Palme d’Or 2010.


Il y a deux ans, Oncle Boonmee d’Apichatpong Weerasethakul recevait la Palme d’Or. La singularité du film, la puissance de ses images, parmi les plus précieuses et entêtantes vues sur un écran ces dernières années, avaient marqué les esprits. Aucun doute, Oncle Boonmee allait enfanter de nombreux avatars. Délai de production oblige, la première vague est repérée pour la première fois cette année à Cannes. Post Tenebras Lux s’entiche du merveilleux de Boonmee et propose sa propre apparition en réponse à l’homme-singe aux yeux rouges : chez Carlos Reygadas, c’est un diable phosphorescent qui déambule parmi les mortels. Ces thèmes et cette imagerie d’Oncle Boonmee contaminent Holy Motors à chaque instant.

Au début du film, Carax joue son propre rôle. Dans un rêve ou dans un futur lointain, il se réveille dans une chambre d’hôtel, ouvre une porte dans un mur tapissé d’une image de forêt, et pénètre dans une salle de cinéma où des spectateurs immobiles s’apprêtent à regarder Holy Motors. Tous les motifs de cet incipit trouvent écho en Oncle Boonmee : rêve éveillé, voyage dans le temps, balade sauvage, discours sur les formes présentes et passées du cinéma, sont tout autant des obsessions de Weerasethakul. Ce que raconte Holy Motors ensuite ne peut que confirmer la filiation : la mutation des corps, la percussion des genres, une liberté totale du flot narratif et du langage cinématographique et nombre d’autres correspondances tangibles (le protagoniste se dédouble, vit en compagnie de singes, se dit nostalgique des forêts, etc.).

 













Carax est animé par la même générosité que Weerasethakul : il agrège ses amours de cinéma, il les partage sans retenue avec ses spectateurs, avec la volonté constante de les surprendre. Pour se faire, malgré la construction linéaire pensée étape par étape, Carax évite l’écueil du film à sketchs. Le nombre de séquences qui constituent Holy Motors, annoncé d’emblée par les personnages, ne cesse d’être contredit. Les transformations de son protagoniste, elles, s’agencent le plus souvent de manière imprévisible. Le mutant qui accapare toute l’attention, c’est Denis Lavant, l’acteur fétiche de Carax. A bord d’une limousine, du matin au soir, il se rend à une petite dizaine de « rendez-vous ». Il s’agit de rôles à interpréter, mais pour ne pas gâcher le plaisir, il reste préférable de ne pas mentionner les masques et les costumes qu’il revêt.

Si les mues de l’acteur principal véhiculent des hommages aux collaborations passées du duo Carax-Lavant (des Amants du Pont-Neuf à Merde!), les rencontres disséminées sur son trajet élargissent le spectre à un siècle de cinéma français. La conductrice de la limousine, Edith Scob fait revivre Judex et Les yeux sans visage de Georges Franju, cinquante ans plus tard, quand des apparitions de plus jeunes comédiennes convoquent des références plus modernes. Jeanne Disson, dans l’un des mouvements les plus émouvants de Holy Motors, renforce par sa seule présence à l’écran la prépondérance de la notion de mutation, elle qui fut révélée dans Tomboy de Céline Sciamma (2011). Et puisque les dialogues abordent le manque de confiance de l’ado en son apparence physique, est-ce un hasard si l’immeuble dans lequel elle vit ressemble à s’y méprendre à celui de Léa Seydoux dans… La belle personne (2008) ? Plus tard, l’actrice Elise Lhomeau se pare, elle, d’une robe blanche pour mieux la retirer et se vêtir intégralement de noir avant de retrouver Lavant. Révélée par le bien-nommé Des filles en noir (2010), sa participation n’est pas anodine non plus. Elle semble même l’être d’autant moins lorsqu’elle fond en larmes et confie à Denis Lavant : « Je voudrais mourir », comme le répétait sans cesse son personnage chez Jean-Paul Civeyrac. La fin de cette séquence est d’ailleurs merveilleuse. L’acteur joue un mourant avant de revenir à la vie une fois sa performance achevée, puis Elise Lhomeau le regarde partir. Il revient sur ses pas, ils échangent quelques mots et, comme de nouveau happée par son interprétation, la jeune fille retourne aussitôt à ses sanglots.

Que cette séquence puisse toucher est d’autant plus remarquable qu’elle trahit ouvertement son caractère fictif. C’est le beau pari réussi par Holy Motors : provoquer un plaisir de cinéma précieux, entre citations intellectuellement stimulantes et invitations à se laisser naturellement gagner par l’émotion.


HOLY MOTORS (France, Allemagne, 2012), un film de Leos Carax, avec Denis Lavant, Edith Scob, Eva Mendes, Kylie Minogue, Elise Lhomeau, Jeanne Disson. Durée : 115 min. Sortie en France le 4 juillet 2012.


À propos de l'auteur

Hendy Bicaise

Passé : rédacteur pour Palmarès, Versus, Cinéastes - Présent : co-fondateur d'Accreds.fr et pigiste pour Vodkaster.com - Futur : ailier droit de l'ASSE

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