Cannes 2012 : Ce qu’ils ont (sûrement) voulu dire

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La conférence de presse post-palmarès est devenue une habitude du Festival de Cannes. Les jurés et leur président, puis les lauréats, se présentent pour répondre aux questions les plus perfides des journalistes. Sans langue de bois ? Pas quand nous sommes là pour procéder à un vrai décryptage, grâce à notre sens aigu de la psychologie et de la vérité.

 

La déclaration : Nanni Moretti rend hommage à ses jurés, en citant pour chacun d’eux une qualité majeure. Vient le tour d’Andrea Arnold, réalisatrice des remarquables Hauts de Hurlevent toujours inédits en France. « Je salue l’énorme énergie d’Andrea Arnold, qui avait élaboré le projet complètement fou d’emmener tous les jurés se baigner dans une mer à 14 degrés, un projet à visée pédagogique que nous avons fait échouer ».

Ce qu’il a (sûrement) voulu dire : « Andrea Arnold est une folle furieuse. J’ai peur. J’ai froid. Aidez-moi ».

Décryptage : Avec la pudeur et le calme qui le caractérisent, Nanni Moretti explique clairement avoir fait l’objet de menaces de mort de la part d’Andrea Arnold. Le « projet à visée pédagogique » n’est autre qu’une rééducation à l’image par l’hydrocution et la noyade. Il paraît évident qu’Andrea Arnold a passé toutes ses nuits debout dans un coin de la chambre de Moretti, à le regarder dormir, pour disparaître à chaque fois que le président rallumait sa lampe de chevet. « L’énorme énergie » évoquée par Nanni caractérise la force démoniaque des strangulations dont il a pu faire l’objet. Sans compter le lit en portefeuille, car il faut de la force pour mettre en portefeuille le lit d’un palace.

La déclaration : Nanni toujours. « De nombreux réalisateurs ont semblé plus intéressés par leur style que par leurs personnages« .

Ce qu’il a (sûrement) voulu dire : « Abbas, tu m’as pris pour un lapin de six semaines ou quoi ? ».

Décryptage : Moretti ne vise pas du tout Audiard ou Wes Anderson, comme certains ont pu le penser, mais bien Kiarostami. On le sait fan du cinéaste iranien, au point de s’être livré par le passé (juré à Cannes sous la présidence d’Isabelle Adjani) à des manœuvres qui auraient fait rosir de jalousie Machiavel lui-même. Là, rien pour Abbas. Pourquoi ? Parce que Like Someone In Love tourne au pur exercice de style : une histoire anecdotique, même servie par une superbe mise en scène, reste anecdotique. Moins de nombril, plus de cojones, demande Nanni. Même s’il est italien et pas espagnol.

 

La déclaration : Nanni au sujet de la présence au palmarès de Post Tenebras Lux, le film de Carlos Reygadas abhorré par la critique. « Des jurés ont été frappés par le langage cinématographique du film, par les grands risques courus par ce cinéaste au regard d’autres réalisateurs et d’autres films. Pour quelques-uns, des émotions et d’images ont continué à grandir dans leur esprit. En revanche, l’autre partie du jury n’est pas entrée dans ce film. Je suis en train de faire un effort de partialité afin de représenter toutes les sensibilités ».

Ce qu’il a (sûrement) voulu dire : « Ca me gonfle de défendre un film pour lequel je n’ai pas voté. Demandez plutôt aux coupables, s’ils osent se désigner ».

Décryptage : Moretti n’aime pas Post Tenebras Lux, mais sa philosophie voltairienne est belle et claire : « Je ne partage pas vos idées, mais je me battrai pour que vous puissiez les exprimer ». Privilégier les choix tranchés, défendus par une poignée d’irréductibles, plutôt que de trouver des titres inoffensifs qui mettent tout le monde d’accord. C’est beau. Après, il ne faut pas en plus lui demander d’aimer, faut pas charrier…

 

La déclaration : Andrea Arnold quand un journaliste demande à Jean-Paul Gaultier quel film selon lui disposait des meilleurs costumes. « C’est une question stupide. Jean-Paul ne s’intéresse pas qu’aux vêtements. C’est un artiste avec un univers et une sensibilité. On ne peut pas le réduire à ça. Mais pardonnez-moi, je suis un peu bourrée ».

Ce qu’elle a (sûrement) voulu dire : « Tu vas bien fermer ta bouche si tu veux pas découvrir les fonds de la Méditerranée par une nuit de pleine lune. Et sinon, oui, j’ai défendu le Reygadas : t’as un problème avec ça ? ».

Décryptage : C’est en public qu’Andrea se laisse aller à son activité favorite : la menace de mort, menace dont les effets se mesurent au diamètre de la flaque d’urine qui se forme sous celui qui est visé. L’alcool n’est ici qu’une allusion pour faire comprendre que la cinéaste est aussi habile pour déguiser des meurtres en noyades, que pour manier les tessons de bouteille. Et sinon, oui, Andrea a défendu le Reygadas, mais bizarrement plus personne ne trouve rien à y redire.

 

La déclaration : Raoul Peck. « Aucun prix n’a été donné à l’unanimité, mais nous restons debout devant ce palmarès qui, quelque part, nous satisfait tous ».

Ce qu’il a (sûrement) voulu dire : « Les délibérations ont viré au bain de sang, mais comme nous étions tous masos… ».

Décryptage : Après Moretti, nouvelle confirmation du refus du consensus mou par l’un des jurés apparemment les plus intraitables. D’autant plus qu’il était allié à Andrea Arnold dans sa défense du Reygadas.

 

La déclaration : une dernière de Moretti quand on lui demande pourquoi Holy Motors ne figure pas au palmarès. « Il y a quand même seize films qui n’ont pas été primés… Mais disons que le film de Leos Carax – tout comme ceux d’Ulrich Seidl et Carlos Reygadas – a très largement divisé le jury. Et comme il n’est pas très sain de chercher l’unanimité entre les jurés – car cela mène généralement à une sorte de décision intermédiaire qui ne satisfait personne – nous avons beaucoup discuté. L’un de ces trois films controversés a reçu un prix, les deux autres n’y sont pas arrivés ».

Ce qu’il a (sûrement) voulu dire : « Ta gueule ».

Décryptage : Beau spécimen de clash/respect. Petit taquet derrière la tête du journaliste à base de « si on doit passer en revue tous les films non récompensés, on n’est pas sorti de l’auberge», puis explication simple : il ne pouvait y avoir qu’un prix du film « zarb’ ». Trois candidats étaient en lice, et c’est le plus branque qui a gagné.

 

La déclaration : Michael Haneke au sujet de cette nouvelle Palme qu’il aurait dédiée à sa femme. « Je ne le lui ai pas vraiment dédiée. En revanche, j’ai souligné le fait que l’existence du film était lié à la promesse que nous nous sommes faite au cas où une situation semblable à celle des personnages nous arriverait ».

Ce qu’il a (sûrement) voulu dire : « Mon épouse chérie, tu peux survivre à un AVC, mais pas à moi ».

Décryptage : clash + respect + menace de mort = du grand art. Michael Haneke a bien mérité sa Palme en synthétisant le meilleur de Moretti et le meilleur d’Arnold.

 

La déclaration : Carlos Reygadas quand on lui demande si son prix de la mise en scène pour Post Tenebras Lux est une revanche sur la presse et les festivaliers. « Pourquoi aurais-je envie de prendre ma revanche sur des gens qui n’arrêtent pas de dire des choses magnifiques sur le film que j’ai fait ? ».

Ce qu’il a (sûrement) voulu dire : « Alors, c’est qui le patron maintenant ?! BOUM ! ».

Décryptage : Carlos a posé pour la photo avec son prix sur sa tête. Carlos est un grand enfant, un grand enfant qui filme des clubs échangistes français, des diables rouges et des sales types qui battent leur chien.

 

La déclaration : A Carlos Reygadas le mot de la fin. « J’ai vu le film d’Ulrich Seidl (NDA : Paradis : Amour), d’une maîtrise technique incroyable, qui fait preuve d’une grande compréhension de l’humain ».

Ce qu’il a (sûrement) voulu dire : « Je suis autrichien ».

Décryptage : Reygadas se réclame de l’internationale crapuleuse autrichienne, la veine formaliste et misanthrope du cinéma venu du pays du Fritzl. Ca promet.

 

Propos recueillis en conférence de presse par Christophe Beney

Retranscription et mise en forme par Thomas Messias

À propos de l'auteur

Christophe Beney

Journapigiste et doctenseignant en ciné, passé par "Les Cinéma du Cahiers", "Palmarus", "Versès" et d'autres. Aurait aimé écrire : "Clear Eyes, Full Hearts, Can't Lose".

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