LA PART DES ANGES de Ken Loach

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Certainement le meilleur film de Ken Loach depuis l’indépassable Sweet Sixteen il y a dix ans (Prix du scénario à Cannes), La part des anges alloue de nouveau une confiance et une affection sans borne pour le cinéaste et son scénariste Paul Laverty.

Il y a deux ans, le tandem Loach-Laverty avait reçu un carton jaune de la part des festivaliers cannois : hors de question de subir un nouveau Route Irish, mixture empotée de discours sur la guerre en Irak et sur sa retranscription virtuelle et protéiforme. Avec ce film, indigne en tous points de leur talent, les deux hommes avait cédé à une structure en boucle, avec un épilogue en écho au prologue, pour la quatrième fois d’affilé après Le vent se lève (2006), It’s a free world ! (2008) et Looking for Eric (2009). Il était temps de revenir aux fondamentaux. C’est le cas avec La part des anges, qui évite le carton rouge pour Loach et Laverty, et leur permet même de retrouver l’élite.

La filiation avec Sweet Sixteen n’est pas seulement qualitative. Pour jouer dans La part des anges, Loach a réengagé trois des cinq ados du film, devenus aujourd’hui jeunes adultes. Ils y incarnent des délinquants condamnés à une peine de travaux d’intérêts généraux. Seraient-ce les mêmes personnages, dix ans plus tard ? Parce qu’ils sont affublés de surnoms, la piste est idéalement brouillée. Dans le cas de « Rhino », il pourrait d’autant plus s’agir du même garçon que celui que William Ruane interprétait dix ans plus tôt, puisque la fin de Sweet Sixteen laissait entendre qu’il allait devoir s’enfuir et changer d’identité.

A gauche, William Ruane : il incarnait « Pinball » dans Sweet Sixteen, il est « Rhino » dans La part des anges. Au milieu, Scott Dyamond, « Vampire » devenu « Willy ». A droite, Gary Maitland, « Side Kick » devenu « Albert ».

La caractérisation se révèle enrichie par le film ainé, et l’attachement ressenti à l’égard de cette nouvelle bande en est accru. Des incarnations, des corps, des enveloppes : ce lien constant entretenu avec Sweet Sixteen apparaît d’autant moins anodin qu’il seconde discrètement un discours prééminent sur les apparences trompeuses. Une réplique résume bien le manque d’assurance des quatre grands ados quant à l’image qu’ils renvoient d’eux-même : « Si on s’habille en survet’, on ressemble a des voyous mais si on met un costume, on pense qu’on se rend au tribunal », regrette l’un d’eux. Cette dissension perçue entre contenu et contenant s’affirme encore, allégoriquement cette fois, lorsque les personnages se rendent dans une distillerie et se découvrent un intérêt pour la dégustation du whisky. De même que porter un kilt, un costume ou un survêtement ne change en rien qui ils sont réellement, la bouteille et la couleur rousse ne suffisent plus dans La part des anges pour différencier du Irn-Bru (le soda le plus populaire en Écosse) d’un whisky à 1 million de dollar. Il faut ouvrir la bouteille, et goûter, pour saisir tout ce qui distingue une création unique d’un produit fabriqué à la chaîne. Les quatre jeunes « voyous » méritent eux aussi d’être appréciés, goûtés patiemment, pour admettre leur singularité et leur bonté d’âme.

Ce qui rend ses personnages si chaleureux, c’est aussi une présence. Ils ont un ange gardien, Harry, l’éducateur qui les prend sous son aile et leur fait découvrir le whisky. Ken Loach n’a pas son pareil pour capter le déplacement des corps dans l’espace, pour le quadriller et mettre en valeur chacune des figures qui le peuplent. A la différence de quelques unes de ses plus grandes mises en scène (Riff Raff, Sweet Sixteen, It’s a free world !), la caméra ne cherche plus ici à remettre les personnages dans le droit chemin en allant les chercher en bordure du cadre pour mieux les ramener vers l’intérieur. Quand Harry l’éducateur n’est pas à l’écran, Loach prend le relais. Sa caméra se fait plus caressante dans La part des anges : elle accompagne, soutient les personnages, se permet un léger dé-zoom ou travelling arrière ci et là pour mieux chapeauter leurs déplacements. En plus d’être sans doute son film le plus drôle, La part des anges s’impose comme l’un de ses plus charmants.

LA PART DES ANGES (The Angels’ Share, Grande-Bretagne, 2012), un film de Ken Loach, avec Paul Brannigan, John Henshaw, Gary Maitland, William Ruane, Jasmin Riggins. Durée : 101 min. Sortie en France le 27 juin 2012.

À propos de l'auteur

Hendy Bicaise

Passé : rédacteur pour Palmarès, Versus, Cinéastes - Présent : co-fondateur d'Accreds.fr et pigiste pour Vodkaster.com - Futur : ailier droit de l'ASSE

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