Bronx et Sud sauvage : la tendance indé à Cannes

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Deux voies possibles pour le cinéma américain indépendant cette année à Cannes : le Nord, la terre ferme, le Bronx, ou le Sud, sauvage, élégiaque, initiatique. Entre les deux, le passage de la tornade Take Shelter, histoire se remettre du décevant Mud

Comment va le cinéma indépendant américain ? Plutôt bien si on en juge par les films vus à Cannes. A commencer par ceux du Nord, du Bronx, le charmant décor de The We and the I de Michel Gondry et de Gimme the Loot d’Adam Leon. Deux films d’errance, deux œuvres bavardes et musicales, à l’énergie proprement urbaine. Chez Gondry, on voit le Bronx depuis les fenêtres d’un bus peuplé de lycéens. Le but du réalisateur français : faire sentir les changements d’humeur à mesure que le véhicule se vide et, pour le spectateur, ne jamais en sortir, sauf mentalement, via des photos et vidéos de téléphones portables qui sont autant de micro-histoires et à-côtés imaginaires réjouissants. Le résultat est drôle, inventif et par moments émouvant (une pensée particulière pour la scène de rupture gay, belle à pleurer). On pourra voir dans The We and the I un prélude aux altérations spatio-temporelles de L’écume des jours, prochainement adapté par Gondry.

Chez Leon, le Bronx se parcourt à pied et même en chaussettes. Plus aéré que The We and the I, Gimme the Loot suit deux graffeurs,leur quête d’argent pour réaliser l’œuvre de leur vie et ainsi en imposer au gang qui s’en est pris à leur dernière création. Mention spéciale à la bande originale concoctée par Leon. Elle donne une belle impulsion « soulful » à la quête de Malcom et Sofia. Avec ce premier film léger, sautillant, qui respire, Leon s’impose en digne représentant du mumblecore, ce courant du cinéma indépendant américain né au Festival South By Southwest d’Austin. Là même où Gimme the loot fut présenté avant d’être remarqué par Thierry Frémaux.


Les nouvelles données par Jeff Nichols sont moins bonnes. Mud est une déception. Le jeune cinéaste avait la légitimité pour prendre du galon, pour monter en puissance. Thierry Frémaux l’a propulsé en Compétition cette année : un mauvais choix (quant à Matthew McConaughey, c’en est un autre…). Cette reconnaissance aurait dû arriver dès Take Shelter. Revenons-y un moment. Le deuxième long métrage était à la bonne échelle, ni tout à fait minimaliste ni tout à fait assujetti aux codes du cinéma fantastique. La schizophrénie de son récit en faisait tout le prix. Assailli de visions apocalyptiques, son protagoniste Curtis la Forche (Michael Shannon) rationalise et consulte : des livres sur la maladie mentale, des psys, etc. Il sonde le passé familial, sent un atavisme – sa mère est folle. Ce qui ne l’empêche pas d’écouter l’autre partie de lui-même, le parano qui veut agrandir l’abri anti-tempête de son jardin. Entreprise coûteuse qui revient à mettre les siens en danger. Car les héros de Nichols sont toujours prolétaires.

La classe ouvrière ne peut-elle fabriquer des superhéros sans super-pouvoir ? Curtis mène une double vie, intime et cosmique, mais illui manque un don surnaturel. Sauf si l’on valide l’une des lectures proposées par l’épilogue, Curtis a raison. Il n’est pas dément, il est clairvoyant. Heureusement, Take Shelter est bien plus mystérieux que cela. La fameuse séquence sur la plage, celle où tout se joue, pourrait être un cauchemar de plus, plus apaisé que les autres. Curtis n’est plus seul à craindre le pire. Cette séquence laisse aussi entendre que « la folie est contagieuse », qu’elle se partage, comme le déclarait Di Caprio au début de Shutter Island. Ou comme le démontrait Michael Shannon ailleurs, dans Bug de William Friedkin. Impossible, puisqu’on a comparé Take Shelter à du Shyamalan, de savoir si les La Forche ont davantage leur place dans Incassable (porter le fardeau d’une destinée héroïque, sauver le monde) que dans Le village (construire un mur de fiction pour se protéger des agressions extérieures). Peu importe. L’essentiel, c’est qu’ils ne se séparent pas, qu’ils fassent bloc, quelle que soit la nature des dernières images. Take Shelter est le plus grand film d’amour… depuis Shining.

Long détour pour dire, effectivement, que Nichols avait plus à offrir avec son second long-métrage qu’avec son dernier en date. Mud a quelques atouts : la fluidité de la mise en scène, le romanesque à la Mark Twain et son classicisme très Eastwoodien (la relation filiale au cœur du film fait beaucoup penser à Un monde parfait). Mais il ne reste pas grand-chose de la beauté aride de ses films précédents. L’inspiration de Nichols se serait noyée dans les eaux du Mississippi, fleuve d’un sud sauvage magnifiquement filmé au demeurant. Avec moins de puissance toutefois que dans une fable apocalyptique qui a fait sensation au Certain Regard. Récompensé par la Caméra d’Or, Les Bêtes du sud sauvage de Benh Zeitlin emporte son spectateur en quelques minutes, grâce à une ouverture festive époustouflante. Deuxième miracle de ce coup d’essai : l’intensité ne retombe jamais. En milieu de parcours, après avoir fait exploser un barrage à la dynamite, l’héroïne Hushpuppy quitte le monde post-Katrina du bassin pour échouer, en quelque sorte, dans la vie civilisée. A l’hôpital où son père se fait soigner, elle dit se trouver face à des individus qui sont « comme des poissons hors de l’eau ». C’est finalement l’impression que laisse Jeff Nichols avec son dernier film : celle de s’être éloigné de son milieu naturel pour céder aux sirènes d’un cinéma plus commercial. La fin de Take Shelter l’annonçait : la tornade qui se forme au loin, c’est Hollywood qui débarque sur l’îlot du cinéma indépendant. Rendez-nous Curtis La Forche !

À propos de l'auteur

Nathan Reneaud

Rédacteur cinéma passé par la revue Etudes et Vodkaster.com. Actuellement, programmateur pour le Festival International du Film Indépendant de Bordeaux et pigiste pour Slate.fr. "Soul singer" quand ça le chante.

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