CANNES 2012 en cinq débuts de film

Par le - Dernière mise à jour le | 47 commentaires | ArticlesCannes • Articles cannesCannes | Tags: , , , , , , , , , , , , ,

Retrouvez les récits des cinq débuts de film les plus marquants du 65ème Festival de Cannes. Garanti sans spoiler.

 

La musique du Dracula de Coppola dans Augustine d’Alice Winocour (Semaine de la Critique) 

1885. Dix ans avant la naissance du cinéma. Augustine a la main qui tremble. Elle voudrait ne pas quitter les cuisines. Suspense : réussira-t-elle à servir ses maîtres et leurs convives sans commettre de maladresse ? La jeune domestique fait pire que cela. Prise de convulsions, elle s’effondre et emporte nappe, assiettes et couverts. Les mains plaquées sur l’entrejambe, se tord-elle de plaisir ou de douleur ? Les deux. C’est une hystérique. Du moins si l’on en croit les théories d’un certain professeur Charcot (Vincent Lindon).

La paupière droite fermée, à demi-éveillée et donc à moitié endormie, Augustine se rend à l’Hôpital de la Salpêtrière. Un moment magique qui fait entendre une musique familière, qu’on ne pensait pas trouver là : le love theme du Dracula de Coppola composé par Wojciech Kilar ! En y repensant, rien de plus logique. Durant ces quelques secondes sublimes, la porte est grande ouverte. S’y engouffrent le fantastique, le cinéma démoniaque, la genèse du roman de Stoker, la petite histoire qui veut que l’écrivain ait assisté à des conférences de Charcot à Londres. Le précurseur de la psychanalyse a légué son pouvoir hypnotique au comte Dracula. Chez Alice Winocour, il tient plus de son ennemi juré. Charcot, le Van Helsing des hystériques ?

Nathan Reneaud

 

La chambre de Leos Carax dans HOLY MOTORS de Leos Carax (Compétition)

Un plan fixe sur les spectateurs de ce qui doit être une salle de cinéma. Des spectateurs captifs du spectacle. Hypnotisés, ou morts, ou en cire peut-être. Aucun mouvement parasite. Y-a-t-il seulement un clignement de paupière dans la lumière grise qui baigne l’endroit ? Puis changement de lieu. Une pièce tapissée, une chambre, dévoilée par le panoramique qui accompagne celui qui en osculte les murs, le réalisateur du film, Leos Carax. La suture de ces deux scènes laisse croire à un champ-contrechamp : nous spectateurs du film voyons ce que voient les spectateurs du film dans le film. Il n’en est rien. Le bruit de l’océan n’appartient pas à la chambre de Carax (mais peut-être est-ce un bureau ?), trouée seulement d’une fenêtre donnant sur une piste d’aéroport.

Mieux : à force de palper les murs, comme un médecin le ferait avec l’abdomen tendu d’un patient, le cinéaste finit par trouver la faille, l’ouverture. Le temps de transformer l’un de ses doigts en clé, à l’aide d’un appendice mécanique, et voilà une porte qui s’ouvre. Carax la traverse, s’enfonce dans cette profondeur de champ, telle l’Alice de Carroll s’introduisant dans le terrier du lapin. On le retrouve sur un balcon surplombant la salle de cinéma vue en ouverture du film. Une image du film dans le film apparaît enfin : le visage d’une femme, à travers une vitre, sûrement à bord d’un paquebot si l’on en juge par la bande-son ? Comment en être sûr après un unique visionnage ? Comment prendre assurément les dimensions de cet espace semblable à la boîte noire de Mulholland Drive, cet endroit bizarre ouvert à la fois sur le ciel et l’océan, via fenêtre et écran, rêve et hypnose ? On sent seulement le mouvement, l’avancée irrésistible d’un navire puissant en eaux cinématographiques, que nous allons accompagner pendant près de deux heures à bord d’une limousine semblable à un vaporetto urbain.

Christophe Beney

 

Le cassage de gueule de fêtards alcoolisés dans LES VOISINS DE DIEU de Meni Yaesh (Semaine de la Critique)

D’entrée de jeu, avec ses effets sonores fracassants, Les voisins de Dieu s’impose comme gonflé à bloc et décomplexé. On pourra aussi trouver ce début racoleur et outrancier.

Dérangé dans sa prière de  Shabbat par des cris, Avi descend casser la gueule aux fauteurs de troubles réunis en bas de son immeuble. Il n’est pas seul. Ses deux meilleurs amis sont venus lui prêter main forte. Son vrai objectif : faire respecter l’orthodoxie religieuse dans le voisinage. L’objectif du réalisateur de Meni Yaesh ? Cogner sur les fous de Dieu. Problème : il s’attendrit devant ces ordures fanatiques. Elles sont sympathiques et souvent drôles. Autant que les apprentis terroristes de Four Lions ? Pas sûr. Les voisins de Dieu promet même à son héros une histoire d’amour. Pour une révélation ? Mouaih …

Nathan Reneaud

 

La symphonie déglinguée de Benh Zeitlin dans LES BETES DU SUD SAUVAGE (Un Certain Regard)

Ca commence comme se terminent généralement les autres films : par une fête, une grande, à la nuit tombée, avec cris de joie, étreintes et feux d’artifices, une véritable célébration hétérogène et euphorique, digne d’un Mardi Gras à la Nouvelle Orléans. Nous n’en sommes pas loin géographiquement. C’est bien la Louisiane, mais ce n’est pas la Nouvelle Orléans. Ici c’est le Bath Tub, le bassin, une grande zone inondable livrée à la mer, un chapelet de bouts de terre tenu à l’écart du reste du pays et de l’époque contemporaine par une longue digue. A en juger par leurs vêtements, les gens sont pauvres, mais ça ne les empêche pas d’accourir vers un char de carnaval bricolé pour célébrer une chose qui révélera sa nature au fur et à mesure du film : la vitalité. Mieux : le vitalisme. L’idée entretenue à chaque seconde que toute fin marque le commencement d’autre chose.

En off, la voix de Hushpuppy, une fillette noire orpheline de mère qui a la drôle de conviction de faire partie d’un grand tout, persuadée que tout l’ordre du monde bascule dès qu’un seul de ses éléments n’est pas à sa place. La fillette a l’habitude de coller son oreille au ventre des animaux, comme d’autres le font avec des coquillages. Ce n’est pas le bruit de la mer qu’elle recherche – la mer est déjà partout dans ce village lacustre – mais la pulsation des cœurs, la musique de ce qui vit (l’envie est grande de convoquer le « cercle de vie » du prologue du Roi Lion, que cette ouverture rappelle par sa puissance émotionnelle). Cette musique s’ajoute à celle qui emporte ce grand moment, un morceau aux faux airs d’Arcade Fire et de Beirut, pour faire du tout une symphonie déglinguée et euphorisante. Quand le titre apparaît à l’écran, énorme, on a déjà l’impression d’avoir vécu toute une vie. Ca n’a pourtant duré que cinq minutes. Et il reste encore à Hushpuppy ces fameuses bêtes à affronter…

Christophe Beney

 

Les auto-tamponneuses d’Ulrich Seidl dans PARADIS : AMOUR (Compétition)

Des auto-tamponneuses à l’arrêt, sagement alignées. Leurs pilotes ne bougent pas, attendant visiblement un top départ lancé depuis l’en-deçà de la caméra. Le signal donné, ils se rentrent allègrement dedans. Des chocs, on ne voit que les effets extatiques sur les visages, dans une succession de plans passant d’un véhicule à l’autre. A chaque fois, la caméra embarquée reste sur le pilote. Lui ne semble pas bouger à l’image, c’est le monde qui tourne autour de lui. Le temps de fixer ces nouvelles têtes, on remarque les traits disgracieux de certaines ou ceux caractéristiques d’une trisomie. Il s’agit sûrement d’un groupe de déficients mentaux venus s’amuser et se défouler à la fête foraine. Celle qui les regarde, assise sur un banc, c’est leur accompagnatrice. Une grosse femme dont nous aurons tout le loisir de scruter la peau flasque et blanche, quand celle-ci profitera de ses vacances au Kenya pour se mettre en quête d’un gigolo.

Fête foraine, tourisme sexuel : même combat. Dans les deux cas, on se laisse porter, afin de mieux se faire rentrer dedans par les autres, auto-tamponneuses ou corps noirs et vigoureux. Notre héroïne s’en rendra compte, agacée et excitée, lorsque seule sur une plage ses courtisans s’agglutineront autour d’elle, la faisant tourner malgré elle. Où sera Ulrich Seidl dans tout ça ? A distance peut-être, mais une distance faussement froide, de celle qui laisse durer les scènes pour compenser l’éloignement physique, qui garde des cadres larges pour laisser ses personnages s’y débattre. Il est le scrutateur cruel de cette misère globalisée en terrarium où les êtres humains ressemblent tous à des handicapés sentimentaux.

Christophe Beney

À propos de l'auteur

Christophe Beney

Journapigiste et doctenseignant en ciné, passé par "Les Cinéma du Cahiers", "Palmarus", "Versès" et d'autres. Aurait aimé écrire : "Clear Eyes, Full Hearts, Can't Lose".

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47 commentaires

  1. “LES BETES DU SUD SAUVAGE parle du surgissement de la vie” | Accréds l'actualité des festivals de cinéma (1 year ago)

    [...] ici notre évocation de la puissante ouverture du film et là notre parallèle entre Bronx et Sud sauvage à Cannes [...]

  2. (@hendiike) (@hendiike) (1 year ago)

    Début d’une nouvelle rubrique sur les débuts : « Un jour, un début de film » sur @Accreds ! http://t.co/KUbw24Ov #Commencement

  3. (@Accreds) (@Accreds) (1 year ago)

    Chaque jour, un début de film évoqué sur accreds.fr : aujourd’hui, des Allemands en shorts dans « Paradis : Amour » http://t.co/QSzXShRn

  4. (@ChrisBeney) (@ChrisBeney) (1 year ago)

    Chaque jour, un début de film évoqué sur accreds.fr : aujourd’hui, des Allemands en shorts dans « Paradis : Amour » http://t.co/slbvysYw

  5. (@Accreds) (@Accreds) (1 year ago)

    Un jour, un début de film : PARADIS : AMOUR d’Ulrich Seidl (Compétition) http://t.co/8RZvEqfQ