A MOI SEULE de Frédéric Videau

Dix ans après un autoportrait émouvant et bien-nommé, Le fils de Jean-Claude Videau, Frédéric Videau s’intéresse à une autre famille déchirée. A moi seule raconte à la fois la séquestration d’une adolescente et son retour parmi les siens. Une œuvre délicate et sauvage.

A moi seule rappelle autant qu’il surclasse Michael, le faux film-choc du dernier Festival de Cannes. Le premier long de Markus Schleinzer n’était parvenu à glacer la Croisette que l’espace d’une poignée de scènes tournées à la montagne. Sur le papier, ce calvaire éprouvé par un petit garçon faisait pourtant froid dans le dos. Seulement, Schleinzer n’utilisait son récit de cloisonnement que pour mieux enfoncer une porte ouverte : « Les satyres ont le plus souvent une apparence ordinaire », martelait-il. Pour mieux faire entendre son point de vue, le cinéaste enchainait sans répit les saynètes au cours desquelles le pédophile conversait, séduisait, sympathisait avec ses semblables.

A bon escient, Frédéric Videau pose un regard radicalement différent sur sa propre figure de bourreau. Le personnage éponyme de Michael était un pédophile alors que, dans A moi seule, Vincent (Reda Kateb) ne touche jamais sa proie (Agathe Bonitzer). Mais là n’est toujours pas la plus grande distinction entre les deux oeuvres. Chez le cinéaste autrichien, le hors-champ, c’est la cave, lieu de tous les supplices. A l’inverse, pour Videau, la cave est non seulement un lieu d’isolement sain et sûr, mais le hors-champ s’étend au reste du monde. C’est ici que réside la meilleure idée du film : Videau s’en tient exclusivement à la confrontation entre l’homme et sa victime, laissant le spectateur libre d’interpréter et de juger ses actions. Il n’a jamais à s’embarrasser de comparaisons superflues avec d’autres interactions. Une décision d’autant plus courageuse de la part de l’auteur que son spectateur se retrouve souvent désemparé face aux actes du ravisseur. La relation qu’il entretient avec Gaëlle, mure de dix années d’intimité forcée, était une gageure à écrire. A défaut de savoir si Frédéric Videau a su trouver les mots les plus justes lors de leurs échanges, il est déjà admirable de ne jamais les remettre en question.

Autre décision bienvenue, Videau suggère que sa maison d’antan est devenu moins familière pour Agathe que la cave dans laquelle elle a passé la majeure partie de sa vie. Les « nouvelles » chambres qu’elle investit, qu’elle se trouve chez sa mère ou en maison de convalescence, s’apparentent seulement à d’autres prisons. Deux prisons peut-être même moins dorées que « sa » cave abandonnée. Videau joue avec l’échelle de plans pour maintenir le trouble. A chaque réveil, il filme Agathe en gros plan et plusieurs secondes sont nécessaires pour repérer les détails qui distinguent un espace d’un autre, qu’il s’agisse de posters sur les murs ou de la couleur de ses cheveux. La narration, déconstruite, amplifie encore la perte de repères. Quand Agathe émerge au matin, où est-elle ? Le sait-elle, elle-même ? Tout se confond, comme au sortir d’un cauchemar. Le cinéaste induit ainsi l’idée qu’il lui faudra, une autre fois, une dernière fois, se réveiller. Pour mieux s’enfuir de nouveau. La dernière rencontre que fait Gaëlle dans le film est, en réalité, sa première « rencontre ». Une nuance qui rend les dernières minutes d’A moi seule, anecdotiques en apparence, particulièrement émouvantes.

A MOI SEULE (France, 2011), un film de Frédéric Videau, avec Agathe Bonitzer, Reda Kateb, Noémie Lvovsky, Marie Payen. Durée : 91 min. Sortie en France le 4 avril 2012.