LE POLICIER de Nadav Lapid

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D’abord des flics façon GIGN, se félicitant chaque jour d’être des vrais mecs, puis une bande d’activistes gauchistes, fédérée autour d’une passionaria vierge : Le policier de Nadav Lapid montre une Israël bicéphale, avec une tête masculine et l’autre féminine qui se mettent un bon coup de boule.

Dans Policeman, l’action armée contestataire vient de l’intérieur et non pas de l’extérieur comme on pourrait l’attendre d’une production israélienne. De la Palestine il n’est question qu’une seule fois, lorsque les activistes du film déclarent dans leur manifeste que la situation de ceux qu’ils estiment représenter – le prolétariat, la jeunesse, le peuple – est pire que celle de la population des territoires occupés qui elle « sait au moins pourquoi elle est occupée ». L’ennemi ne vient pas de l’autre côté du mur. Il est dans les murs. Il vient du ventre d’Israël, de ses enfants.

Le cinéma américain a fait sienne cette antienne à chaque fois que les Etats-Unis se sont méfiés plus que de coutume de leurs citoyens. Y aurait-il d’ailleurs du Rosemary’s Baby dans Policeman qui pourtant ne flirte jamais avec le fantastique ? Il y a en tous cas un parallèle limpide entre la grossesse de l’épouse du héros de la première moitié du film, le policier d’élite (Yiftach Klein), et le cancer de son plus proche partenaire, comme si l’une et l’autre pouvaient couver la même chose, une chose qui aurait tout de la bombe. « Je peux être père à tout moment » répète superflic aux siens. Mission accouchement : il reste sur le qui-vive prêt à intervenir, au cas où ce qu’expulse sa femme fasse tout péter. Mission virilité : il peut engendrer n’importe quand. Pendant qu’il vous parle, ça y est, sa semence fait son effet quelque part. Qui sait si en vous disant cela, Madame, il ne vient justement pas de vous féconder ?

De ces deux missions nait une méfiance palpable à l’égard du corps féminin. Les flics restent entre eux, se tapent et se caressent dans des joutes à l’homo-érotisme revendiqué (« Tu veux de ma saucisse ? » demande un collègue au héros, avant que ce dernier ne morde dans le bout de viande). Entre personnes du même sexe, la procréation est limitée, mais pas annulée. La preuve avec la tumeur déjà signalée et le corps malingre de son porteur, ce corps qui se colle à celui débordant de santé et de muscles du héros en lui murmurant « on est de la famille », comme le fait Dupontel avec Dujardin dans Le bruit des glaçons de Blier. Mieux vaut taire les circonstances dans lesquelles il fait cette déclaration, et se contenter de dire que l’intrus, malin ou bénin, résulte à chaque fois d’une division devenue insurmontable au sein de la société décrite par Nadav Lapid, le réalisateur. Une rupture de confiance (le groupe de flics est miné par une obscure affaire de bavure), de classe, un fossé politique et surtout sexuel. C’est ce que prouve la deuxième moitié du film, organisée autour d’une jeune passionaria (Yaara Pelzig) que l’on dirait sortie des Brigades Rouges. L’un de ses camarades a un père, contestataire lui aussi, mais jamais passé à l’action, contrairement à son fils. Cette radicalisation par la filiation valide a posteriori le parallèle, pourtant crapuleux, établi précédemment entre grossesse et cancer.

Dans Policeman, les enfants constituent une menace pour les pères justement parce qu’ils sont du côté de cette mère que les mâles maintiennent hors-champ (jusque dans les photos d’un mariage, lors d’une jolie scène où un photographe appelle un à un les membres des familles des mariés sans jamais convoquer les mères). Il sont du côté du peuple quand leurs paternels incarnent le pouvoir (à une exception près), de la féminité quand papa pousse le vice jusqu’à faire des tractions en prenant l’ascenseur, de l’asexué et de la chasteté quand tout ailleurs n’est que reluquage et drague. La force de Policeman est de rendre cet affrontement bien moins schématique qu’il ne l’est ainsi énoncé, et de faire du schisme un élément palpable autrement que par le simple changement de protagoniste. Le corps référent semble rester le même tout au long du film. Il a simplement deux têtes qui ne se parlent plus et qui, lorsqu’elles se regardent enfin, le font parce qu’elles veulent se décapiter mutuellement.

LE POLICIER (Hashoter, Israël-France, 2011), un film de Nadav Lapid, avec Yiftach Klein, Yaara Pelzig, Michaël Mushonov, Menashe Noï, Michaël Alonie. Durée : 105 min. Sortie en France le 28 mars 2012.

À propos de l'auteur

Christophe Beney

Journapigiste et doctenseignant en ciné, passé par "Les Cinéma du Cahiers", "Palmarus", "Versès" et d'autres. Aurait aimé écrire : "Clear Eyes, Full Hearts, Can't Lose".

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