LE VOYAGE DANS LA LUNE de Georges Méliès (version restaurée colorisée)

Artefact précieux présenté à Cannes Classics en mai dernier et dans les salles en cette fin d’année, Le Voyage dans la Lune (1902) sort pour la première fois dans une version colorisée restaurée. Chronique d’un miracle, envoyé par de bonnes fées pour célébrer le 150ème anniversaire de son créateur Georges Méliès.

Cinémathèque de Barcelone, un soir de 1993. Probablement suite à un ménage de printemps, un homme dépose aux responsables du lieu des dizaines de bobines de vieux films. De ces trésors perdus, une pépite attire plus l’attention que les autres : Le voyage dans la Lune de Georges Méliès. Le film est connu mais l’instant est historique. La boite contient une version couleur. Mauvais nouvelle, la pellicule est dégradée, inutilisable. Alors, entre 2001 et 2003, de bonnes fées de la restauration ravivent petit à petit les secrets d’un âge enfoui. Par tout un tas de potions d’alchimiste et d’incantations obscures, le puzzle se recompose. En 2010, avec la bénédiction des héritiers Méliès, des magiciens restituent sur une pellicule noir et blanc la chromatique des « coloreuses » d’antan.

A la découverte des images, une impression domine : on ne peut qu’être ému de renouer avec les temps anciens. Un peu comme si la Belle au bois dormant s’éveillait devant nous. La conscience d’assister à un miracle à l’échelle du cinéma sublime chaque instant. Tout à coup, l’histoire de ces astronomes assez fous pour voyager dans l’espace prend une ampleur picturale insoupçonnée. La poésie de Jules Verne se joue en vert, rouge et bleu: les sélénites se parent d’une tenue herbeuse et une Phœbé toute dorée défie les astronautes de son regard réprobateur. Les explosions ressemblent à des feux d’artifice et Méliès, dans le rôle du chef astronome, émerveille par ses talents de prestidigitateur.

Le passage du noir et blanc à la couleur libère des éléments nouveaux et amusants. Par exemple, deux drapeaux arborent le rouge et le jaune de l’Espagne, sûrement en hommage au destinataire de cette version du film. Car chaque coloration de l’œuvre était un modèle unique, un prototype artistique. La peinture image par image suggère la possibilité d’assortir au gré des saisons et de ses envies de nouvelles teintes. Ainsi, le drapeau tricolore de la France a pu connaître mille destinées. Un moyen de façonner le rêve aux dimensions de chacun, sans que la fixation sur pellicule ne devienne une fin en soi. C’est peut-être cette notion d’éphémère qui a poussé Méliès à détruire l’intégralité de son travail quand la Grande Guerre fit ses ravages. On trouve pourtant dans Le voyage dans la Lune l’éternel regard admiratif de l’homme, détaché de toute désillusion. Les badauds viennent féliciter les astronautes, les poissons gravitent autour du vaisseau redescendu des cieux et l’humain s’élève par delà les frontières connues.

La réédition se double d’une bande-son des plus curieuses, signée par Air. Le duo renoue avec ses envolées éthérées que l’on avait perdues depuis les plus beaux moments de Moon Safari et 10 000 Hz Legend. Leur chanson New Star in the Sky – un titre approprié – éveillait déjà la chimère d’un au-delà par une voix lancinante et pleine de secrets. La berceuse ne suffisant pas ici, la B.O. ajoute un morceau de bravoure épique. Bien loin des canons de la musique d’accompagnement au piano, Air s’amuse avec des sons électroniques. Ils créent une passerelle temporelle phénoménale entre 1902 et 2011. Un protocole de petits filous, soit l’inverse du postulat habituel consistant à utiliser une musique ancienne pour un film récent. Le vertige du temps ouvre la porte au droit à rêver. Que Méliès prenne un bol d’Air frais démontre à quel point le cinéma est intemporel. La réédition sonne comme une parfaite conclusion de conte, où l’histoire d’amour n’a pas besoin de se terminer par « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants »…  car nous sommes tous les enfants de Méliès !

LE VOYAGE DANS LA LUNE (Fra), un film de Georges Méliès. Durée : 16 minutes. Sortie de la version couleur : 14 décembre 2011.