Une histoire d’amour avec le « roman porno »

Par le - Dernière mise à jour le | 2 commentaires | ArticlesLes Trois Continents • ArticlesParis Cinéma • Articles Paris CinémaCinémathèque françaiseLes Trois ContinentsParis Cinéma | Tags: , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

A chaque saison ses romans pornos. A l’honneur cet été à Paris Cinéma et cet hiver à la Cinémathèque française, le genre a été célébré au Festival des 3 Continents avec les projections de quatre de ses fleurons aux titres évocateurs, dont l’éblouissant Marché sexuel des filles. Entre culottes arrachées, seins pressés comme des oranges, cris de jouissance et sashimi au sperme, petite balade au cœur d’une contrée où l’érotisme putassier a parfois servi de support à une esthétique somptueuse et folle qui a largement sa place au panthéon du cinéma.

La Nikkatsu est une vénérable dame, très verte pour son âge. Cent ans et une lueur toujours coquine au fond des yeux. Les festivaliers des 3 Continents l’ont constaté lors de l’hommage rendu à ce studio japonais à Nantes, en partenariat avec la Cinémathèque. Quatre des vingt-six films choisis appartenaient à la branche salace de la production : le « roman porno ».

Que les pourfendeurs du X se rassurent, il n’y a pas plus de pornographie ici que dans un épisode des Teletubbies. Les coïts sont simulés et en plus, Japon oblige, les parties génitales et leurs maudits poils restent hors-champ. Les relations sexuelles se résument à des séquences d’emboitement et de frotti-frotta, où les soutiens-gorge sautent comme des bouchons de champagne et où le pétrissage de poitrine féminine témoigne d’un savoir-faire de boulanger. « Romanesque pornographique » ou « roman porno », ça attire le chaland et c’est tout ce qui comptait aux yeux des dirigeants de la Nikkatsu en 1971, quand le studio japonais décida de se relancer en mettant sur le marché des productions qui collent aux doigts, moins grivoises que celles qui envahirent les salles françaises à la fin des seventies, mais encore plus populaires, perturbantes et légitimes (il n’était pas rare de voir des romans pornos recevoir les plus hautes récompenses).

Pendant une grosse décennie, deux films sortent tous les quinze jours, sous des titres promettant souvent au public une bonne dose de sévices, généralement imposée à des femmes, souvent prostituées ou victimes de viol, dont on sait tous qu’elles aiment ça. Misogyne le roman porno ? Dans son ensemble, autant que la société à laquelle il s’adresse (c’est dire s’il l’est). Dans ses franges – ce cinéma n’était pas en marge à l’époque, il avait ses marges – nettement moins. Sans les avoir tous vus, il y a fort à parier que les mille films que compte le genre sont loin d’être tous inoubliables, progressistes ou novateurs. Parmi eux, s’en trouvent toutefois quelques-uns particulièrement épatants, dont Les 3 Continents se sont faits les promoteurs.

Le père spirituel de KK

Love Hotel de Shinji Somai, roman porno tardif (1985), est l’un d’eux. Sur le point de se suicider, un type fait venir une escort girl dans sa chambre, l’attache et la livre aux tourments d’un vibromasseur. Face à la jouissance de la jeune femme, l’homme reprend goût à la vie et s’enfuit, avant de retrouver, quelques années après, celle qui l’a fait renoncer à la mort. Elle le poursuivra alors à son tour, jusqu’à ce qu’il finisse le travail qu’il avait commencé (non pas se suicider, mais lui faire l’amour).

L’habillage graphique relève plus du roman photo que du roman porno, mais le découpage en plans-séquences frappe. D’abord parce que la continuité visuelle produit une véritable tension érotique, poussant les acteurs à des performances d’autant plus intenses qu’elles sont captées au prix d’un épuisement réel (Somai était connu pour répéter certaines prises plusieurs dizaines de fois et concentrait ses tournages sur dix jours, d’où des journées de travail interminables). Ensuite parce que ce principe visuel va à l’encontre même des conventions d’un genre qui fait normalement du surdécoupage l’arme absolue pour escamoter les zones critiques du corps humain et suggérer par le raccord (à l’écran, combien de bouteilles de bière éjaculant à la place des phallus ?), d’où un recours abusif et rigolo au floutage dans certaines images. De l’appellation roman porno, Somai ne retient que le mot « roman », abusant d’un kitsch redevenu d’actualité (le reflet du titre en néon rose, dans les lunettes de soleil du protagoniste, c’est Drive) et d’une mièvrerie assumée, tous deux rendus digestes par une gestion opportune de l’espace clos. Rien d’étonnant à ce que Kiyoshi Kurosawa le présente comme l’une de ses références en matière de mise en scène.

Mario Bava au Japon

Assault ! Jack the Ripper (1976) de Yasuharu Asebe n’a peut-être pas suscité de vocation aussi prestigieuse, mais il apparaît comme l’un des meilleurs élèves du giallo en général, et de Mario Bava en particulier. Le film s’inscrit dans la veine violente du roman porno. Il suit un chef pâtissier encouragé par sa nouvelle compagne à trucider des femmes, lorsque tous deux comprennent que le spectacle d’une mort violente constitue le meilleur des aphrodisiaques. Le rituel est immuable : l’assassin tripote sa victime, puis plante sa spatule dans son vagin (une vraie spatule, ce n’est pas une figure de style), et remonte jusqu’au nombril, histoire de bien éventrer. Pas d’images crues, en dehors de la nudité habituelle, mais des élans de couleur de toute beauté, à mesure que le héros peaufine son mode opératoire.

Le meurtre d’une occidentale ressemble à une séance d’action painting, où le sang perd son caractère organique pour n’être plus que du rouge, tracé en traits sur la peau, imprimé sur les vitres. On pense à Dario Argento et au final de Ténèbres (1982), mais surtout à Mario Bava et à Une hache pour la lune de miel (1969) ou à La baie sanglante (1971), pour sa mécanique narrative dépouillée car basée sur la seule répétition du geste homicide (le titre original du film de Bava, Réaction en chaîne, est plus évocateur) et son ivresse finale, enfantine. La question morale se pose alors d’autant moins que le tout est emballé dans une musique entraînante d’Hajime Kaburagi, alternant rock seventies et acid jazz, digne du meilleur d’Ennio Morricone ou de Lalo Schifrin. En l’écoutant, on se dit qu’il suffirait simplement que Quentin Tarantino l’utilise dans son prochain film pour qu’elle se retrouve sur le marché.

« Qui vole un œuf, viole une meuf »

Plus sombres sont les deux films de Noboru Tanaka, Rape and Death of a Housewife (1978) et Marché sexuel des filles (1974). Le titre du premier ne ment pas. Une femme au foyer s’y fait bien violer et tuer. Ce serait parfaitement sordide si Tanaka n’avait contourné les règles imposées par la Nikkatsu. Quatre scènes dénudées ou sexuelles par heure de film, au minimum, mais nulle part il n’était précisé que les coïts ne pouvaient pas impliquer un couple amoureux… ou que l’un des partenaires devait être vivant. Résultat : les deux scènes de sexe les plus intenses le sont pour des raisons purement sentimentales.

La première s’attarde sur la belle étreinte entre la future victime et son mari, dont l’homme découvrira trop tard la véritable nature (si le cœur de sa femme bat si vite, c’est à cause d’un problème cardiaque, non pas à cause de la passion). La seconde détaille l’ultime corps-à-corps entre ce même homme et le corps mort de son épouse. Macabre et dérangeant, le moment recèle un lyrisme subtil, notamment grâce aux changements d’éclairage à vue qui redessinent les contours du décor. Contrairement aux films précédemment convoqués, Rape and Death of a Housewife est politiquement édifiant. Les agresseurs sont de jeunes paumés d’abord arrêtés pour un vol d’œufs, puis relâchés et pardonnés en échange d’excuses et d’un peu d’argent. Pourquoi violent-ils la femme de leur mentor ? Parce qu’à leurs yeux il suffira de quelques excuses et d’un peu d’argent pour se faire pardonner. Ce n’est pourtant pas le laxisme que stigmatise Tanaka, mais plutôt la négligence dont la justice fait preuve à l’égard des femmes. Les cartons annonçant la quasi-relaxe dont bénéficient les meurtriers avérés indignent efficacement, parce qu’ils prouvent que la femme est considérée comme un être inférieur par ceux qui devraient la protéger, non parce qu’elle faible, mais parce qu’elle est bafouée.

Des images à faire pâlir de jalousie Larry Clark

Il n’est en effet pas question de faiblesse chez Tanaka, où le corps féminin peut même devenir littéralement explosif. Surtout pas dans Marché sexuel des filles qui est au Japon des années 1970 ce que Los Olvidados de Bunuel est au Mexique des années 1950, ce qu’Accatone de Pasolini est à l’Italie des années 1960, ou ce que Kids de Clark est à la New-York des années 1990. Le superbe zoom inaugural qui fait disparaître le grillage à l’avant-plan dans l’en-deçà de la caméra, pour cadrer plus près deux prostituées discutant sur un trottoir, a valeur de programme. Nous pénétrons dans un lieu clos, à l’écart de la société, peuplé de parias de toutes sortes (le roman porno, c’est aussi l’occasion de passer en contrebande des images que personne n’aime voir, comme celles de ces chômeurs errant devant une agence pour l’emploi), de criminels en cavale et de tapineuses. Il y a la réalité, crue : le nettoyage et le reconditionnement des préservatifs usagés, la prostitution de mère en fille, la masturbation avec une tranche de sashimi d’un frère handicapé mental par sa sœur. Il y a l’éblouissement esthétique, digne parce qu’il n’est pas question ici de racoler en célébrant le sale, mais bien de déceler la beauté des filles filmées, même si le symbolisme employé semble parfois pataud.

Le noir et blanc du directeur de la photographie Shôhei Andô ferait palir de jalousie Larry Clark, tant il rappelle Tulsa, son premier recueil photographique publié en 1971. Le bloc de scènes en couleurs, au milieu du film, provoque un éblouissement littéral (la première image est un gros plan sur le soleil, à l’orange agressif), une parenthèse solaire qui tient presque du vol icarien (le destin du frère handicapé de l’héroïne n’est pas pour rien dans cette remarque). Il permet aussi d’apprécier toutes les vertus adoucissantes du noir et blanc, qui rend supportables et surtout atemporelles les plus scabreuses des situations. Marché sexuel des filles est un chef-d’œuvre que la rareté rend encore plus précieux, puisqu’il ne fait ni l’objet d’une reprise à la Cinémathèque française, ni celui d’une édition DVD (et encore moins blu-ray) en France.

 

Le Festival des 3 Continents s’est déroulé du 22 au 29 novembre 2011.

 

La Cinémathèque Française fête le centenaire de la Nikkatsu du 7 décembre 2011 au 20 janvier 2012 et programme près d’une quarantaine de longs-métrages, dont huit romans pornos et parmi eux Love Hotel (le samedi 24 décembre et le jeudi 12 janvier), Assault ! Jack the Ripper (le vendredi 23 décembre) et Rape and Death of a Housewife (le vendredi 6 janvier).

Plus de renseignements concernant les jours et les horaires des projections sur le site de la Cinémathèque.

À propos de l'auteur

Christophe Beney

Journapigiste et doctenseignant en ciné, passé par "Les Cinéma du Cahiers", "Palmarus", "Versès" et d'autres. Aurait aimé écrire : "Clear Eyes, Full Hearts, Can't Lose".

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2 commentaires

  1. Shinji Sômai à la Cinémathèque : 5 raisons de s’y précipiter | Accréds l'actualité des festivals de cinéma (1 year ago)

    [...] Chapter of Snow – Passion, un mélodrame produit par la Toho, Love Hotel, l’un des nombreux romans-porno de la Nikkatsu et Typhoon Club, chronique adolescente qui sera le premier d’une série de films tournés grâce [...]

  2. Anna (2 years ago)

    Bravo pour ce texte, Chris le pervesthète, le cinéphobsédé etc. (comique de répétition !).
    C’est très passionnant, je regretterais presque de n’avoir pas vu les autres (j’ai bien dit presque !). J’ai posté sur mon blog un texte sur « Marché sexuel », assez mal écrit et totalement à la première personne (en même temps aurait-il pu en être autrement, quand ce film a été une telle expérience/torture pour moi), mais il fallait que ça sorte quoi !
    Ce qui m’a frappé dans « Marché sexuel » c’est la force de subversion du film, tant sur le fond (j’y connais rien, mais j’imagine qu’on n’a pas demandé à Tanaka de documenter de façon aussi stupéfiante et glauque la vie dans les quartiers miséreux d’Osaka) que sur la forme (idem, j’imagine que ce n’est pas le tout-venant du genre que ces gros plans sublimes et ces courses folles dans la ville soudain parée de couleurs bouleversantes). C’est absolument dingue et c’est probablement ce qui m’a fait tenir, parce que j’avais l’impression de voir quelque chose d’important et de totalement libre, en marge.
    Donc merci pour la découverte, malgré tout ! Peut-être me laisserai-je tenter par les projections à la Cinémathèque (j’ai bien dit peut-être !).