LE CHEVAL DE TURIN de Béla Tarr

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L’émotion folle de Nietzsche devant un cheval d’attelage épuisé inspire Béla Tarr pour son ultime film, Ours d’Argent à Berlin. Un fermier handicapé, sa fille, le cheval en question, et la répétition des gestes du quotidien jusqu’à la dévitalisation totale du monde : Le cheval de Turin ne montre pas la fin d’une œuvre, mais carrément celle du cinéma.

Bela Tarr a de l’orgueil. Il l’a démontré lors du Festival de Berlin 2011, en venant chercher sur scène l’Ours d’Argent décerné au Cheval de Turin sans prononcer un mot (à 1’30 de cette vidéo), avant « d’oublier » de présenter sa statuette lors de sa conférence de presse. Toujours affable, certes, mais pas reconnaissant. Le cinéaste hongrois n’a pas aimé cette deuxième place au palmarès, derrière Une séparation, parce que son film n’était pas seulement le dernier en date, mais le dernier tout court. Fin de carrière. Tarr disait se destiner à la vie de chauffeur de taxi à Berlin, ville d’adoption où il n’enseigne pourtant pas la conduite automobile, mais bien le cinéma.

Il y avait dans cet adieu programmé de quoi forcer la main du jury, volontairement ou non, en lui faisant comprendre que lui décerner la récompense suprême équivalait du coup à saluer l’ensemble de son œuvre. Ca n’a pas marché. Peut-être parce que les votants ne lui portaient pas davantage d’estime que Tarantino envers Monte Hellman à Venise en 2010 (Prix spécial du jury avec Road to Nowhere) ou Isabelle Adjani envers Youssef Chahine à Cannes en 1997 (Prix du cinquantième anniversaire avec Le destin). Peut-être simplement parce que l’œuvre de Béla Tarr ne peut faire l’unanimité, même au sein d’un tout petit groupe de cinéphiles.

Le plus regrettable reste surtout de voir le cinéaste hongrois tirer sa révérence. Pas besoin d’être fan de son style sévère et exigeant pour avoir ce sentiment. Il suffit de voir cet ultime film et de sentir son actualité cinématographique. Présenté en février 2011 à la Berlinale, Le cheval de Turin a prophétisé la vague de films de fin du monde qui s’est abattue ensuite sur les deux autres festivals majeurs. Il pourrait être le premier volet d’un triptyque clandestin également composé de Melancholia de Lars von Trier, présenté à Cannes, et 4:44 Last Day on Earth d’Abel Ferrara, en compétition à Venise. Non pas que Tarr est à la mode – et s’il l’était, voyons les choses en face, les salles de cinéma seraient désertées – mais il sait palper et sentir le cinéma, entité rendue vaguement malade par la concurrence oppressante des autres supports audiovisuels.

Chez Von Trier, la collision entre la Terre et la planète géante Melancholia offre l’image possible d’une table rase créative, comme si une autre forme de fiction, encore à explorer et symbolisée par Melancholia, allait écraser celle que nous connaissons actuellement (c’est d’ailleurs le sujet d’Another Earth, de Mike Cahill, présenté à Deauville, avec sa planète jumelle de la Terre, sur laquelle des répliques des êtres humains vivent d’autres vies). Chez Ferrara, Skype et ses conversations par webcams interposées, la télévision et la peinture forment un maelstrom d’images en prélude à une forme terminale et angélique d’homme multimédia. Dans Melancholia comme dans 4:44, la fin du monde relève du domaine de la représentation. Le spectateur contemple celle-ci avec le sentiment légitime qu’il sera possible d’y assister de nouveau, avec d’autres productions. Ce n’est pas le cas du Cheval de Turin, même si son réalisateur a lui aussi pu éprouver une forme de déprime ou de dépit proche de celle ressentie, au moins provisoirement, par ses homologues.

Béla Tarr ne tourne pas ce film comme si c’était son dernier, mais comme si c’était le dernier de l’histoire du cinéma. Autour d’un fermier handicapé, de sa fille et de leur cheval, il organise progressivement et patiemment le déploiement d’un désert qui sclérose tout, et auquel on n’échappe pas (les personnages ont beau s’éloigner de la caméra, leurs voix postsynchronisées restent toujours proches de nous, comme des boulets les empêchant de trop s’éloigner). Avec force poussière et rafales de vent, il va jusqu’à provoquer l’arrêt de l’art qui le met en scène. L’image la plus frappante de ce phénomène n’en est même pas tout à fait une. C’est un fondu au noir. L’homme est assis, dos à la caméra, et scrute l’horizon vide par sa fenêtre. Sa fille se trouve derrière lui, à table, en train de coudre. Et tout devient sombre, la lumière fuite du cadre grâce à un fondu. On attend la scène suivante, comme nous l’enseigne la grammaire cinématographique conventionnelle, quand soudain une voix se fait entendre, celle de la jeune femme. « Pourquoi tout devient sombre ? » demande-t-elle. Pas de scène suivante. Les personnages sont toujours à leur place, dans le noir. Leur monde vient d’entrer dans les ténèbres, parce que l’outil censé enregistrer ce monde le régit en fait entièrement. La fermeture de l’obturateur provoque une éclipse solaire, et l’arrêt du tournage, la disparition de toutes choses. Et inversement.

Bela Tarr ne met pas seulement en scène la désertification fatale du monde, mais aussi le dessèchement total d’une inspiration artistique. De la terre grise à l’écran, rien ne sortira plus, ni patate, ni navet, ni chef-d’œuvre. Bela Tarr applique la politique de la terre brûlée à son propre cinéma, voire au cinéma en général. Il fait penser à quelqu’un qui éteindrait la lumière en sortant d’une pièce, sans se soucier de plonger dans l’obscurité tous ceux qui ne l’auraient pas suivi. Le cheval de Turin tire sa puissance de ce panache et de cette détermination à s’assurer que rien ne repoussera dans ce terreau filmique et qu’après lui, nul retour en arrière ne sera possible. Béla Tarr emporte son cinéma avec lui et n’aura pas d’héritier.

 

Dans le cadre de son Festival d’Automne, le Centre Pompidou organise une rétrospective intégrale des films de Béla Tarr, en présence du cinéaste, du 3 décembre 2011 au 2 janvier 2012.

EN BONUS : la séquence d’ouverture du Cheval de Turin

LE CHEVAL DE TURIN (A Torinói ló, Hongrie-France-Allemagne-Suisse, 2011), un film de Béla Tarr, avec Erika Bók, János Derzsi, Mihály Kormos et Ricsi (le cheval). Durée : 146 min. Sortie en France le 30 novembre 2011.

À propos de l'auteur

Christophe Beney

Journapigiste et doctenseignant en ciné, passé par "Les Cinéma du Cahiers", "Palmarus", "Versès" et d'autres. Aurait aimé écrire : "Clear Eyes, Full Hearts, Can't Lose".

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