LUCKY McKEE : « Vous vouliez un film d’horreur ? En voilà un ! Un vrai ! »

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Dans The Woman, Lucky McKee filme l’horreur logée au coeur d’une famille américaine. Ce grand film de sauvagerie aurait pu ne pas voir le jour. En colère contre Hollywood, ayant perdu l’appétit du cinéma, le réalisateur de May a finalement choisi la voie de l’indépendance. Grand bien lui en a pris. Discussion presque informelle, entre minuit et une heure du matin, avec un réalisateur qui fait le cinéma qu’il veut et qu’il aime. 

La rage de The Woman est assez peu commune, même dans le cinéma d’horreur américain. Cette rage, c’est aussi la vôtre ?  

D’un point de vue strictement personnel, il y a beaucoup de colère à l’égard d’Hollywood. Avant de réaliser The Woman, j’ai travaillé deux ans sur un autre projet (Red, ndlr). Je suis passé par des moments très difficiles. Je n’aimais pas les gens avec lesquels je travaillais. J’ai même eu envie d’arrêter le cinéma. Quand j’ai eu l’opportunité de réaliser The Woman, je me suis protégé au maximum. Je me suis assuré de pouvoir faire le film dans la liberté artistique la plus totale. J’ai trouvé un producteur capable de me l’offrir. L’agressivité du film vient en partie de ce que j’ai ressenti à l’époque. Il y a beaucoup de rage personnelle et c’est l’histoire de cette femme captive qui m’a permis de l’exprimer. Je voulais aussi faire un film que personne ne puisse ignorer. Je me suis tellement fait marcher sur les pieds que j’ai eu envie de dire : « Vous voulez un film d’horreur ? En voilà un, un vrai, qui parle de personnes comme vous et moi ».

Lors de la rencontre avec le public de Strasbourg, vous avez dit que vous trouviez les films d’horreur récents trop « soft ». Mais encore ?

Je parlais essentiellement des films d’horreur américains. Je leur reproche de reproduire la même formule. Cette formule influence énormément la narration. Elle peut gâcher des histoires intéressantes à la base. Les films d’horreur hollywoodiens se contentent de présenter la mort ou de montrer les façons les plus inventives de commettre un meurtre, comme si le cinéma se résumait à un tour de manège de la vie et de la mort. Je voulais faire un film qui montre l’horreur ordinaire, qu’on voit dans la vie de tous les jours, qui est proche de nous, au coin de la rue. Je voulais traiter ce sujet de la manière la plus franche et la plus directe possible.

De manière générale, quels sont vos rapports avec l’industrie hollywoodienne ? Vous êtes dans un entre-deux comme beaucoup de cinéastes américains ou vous évoluez carrément à la marge de ce système ?

Aujourd’hui et depuis un moment, je vis totalement en dehors de Hollywood. Mes expériences avec les studios ont été traumatisantes. Ma créativité en a pris un coup. Malgré tout, Hollywood fait encore appel à moi. Je ne crois pas qu’ils auraient été intéressés par The Woman. Le film est trop extrême. Si je dois retravailler là-bas, ce sera selon mes propres conditions. Sinon, je continuerai à faire des films en indépendant.

Pouvez-vous nous parler du film qui a servi de point de départ à The Woman ?

En réalité, The Woman est la suite directe de Offspring réalisé par Andrew van den Houten, d’après le roman et le scénario de Jack Ketchum. Quand ils ont terminé le film, Van den Houten et Ketchum m’ont fait venir à New York pour me le montrer. Ils m’ont proposé de continuer leur histoire à ma manière. Je ne voulais pas répéter ce qui avait déjà été dit. L’idée était d’aller dans une direction tout à fait opposée. Dans le premier film, l’héroïne était la méchante. Dans le suivant, elle serait un personnage positif. La famille civilisée ne serait plus la victime mais le bourreau. L’idée a plu à Jake Ketchum. Il a produit le film en me laissant le contrôle total. « C’est ton film, m’a-t-il dit. Tu n’as pas à respecter le style du film précédent. Fais ce que tu veux. » Même s’il s’agit d’une suite, je trouve qu’il est plus intéressant de commencer par The Woman ; ça donne plus de force à Offspring. Même Andrew van den Houten est d’accord avec moi.

Est-ce ainsi que vous percevez la famille, comme un endroit où la folie et la violence sont toujours en latence ?  

Toutes les familles ont leurs sombres secrets derrière la porte. Tout le monde pense que sa famille est déglinguée (« fucked up ») et idéalise celle des autres. Je voulais que la famille Cleek soit parfaite en surface. Puis, à mesure qu’on entre dans leur univers et qu’on vit avec eux, on découvre qu’ils sont complètement ravagés (« fucked up »).

Vos personnages ne sont pas seulement des concepts. Ils ont chacun une identité très forte, une biographie chargée qui préexiste au film.    

Jake Ketchum et moi avons commencé par-là. Avant d’écrire une seule page de scénario, nous avons créé les personnages et leur personnalité. Ketchum était persuadé comme moi qu’ils devaient constituer le point de départ de notre histoire. Dans le film d’horreur hollywoodien, les personnages sont stéréotypés. Il fallait que les nôtres soient le plus singulier et le plus humain possible tout en ayant une part obscure. Je voulais que le spectateur puisse s’identifier ou faire un rapprochement avec quelqu’un qu’il connaît.

Il est tentant de voir dans cette proximité entre le sauvage et le civilisé quelque chose de spécifiquement américain. C’est une forme de civilisation par la violence. Qu’en pensez-vous ?

Mon histoire se déroule aux Etats-Unis. Je suis américain et les gens que j’observe le sont également. Mais je pense que l’homme que je décris existe partout. Surtout depuis que notre monde est devenu une espèce de communauté globale. Il m’est impossible de nier le fait que ce film est très américain et qu’il s’agit d’une famille très américaine. Effectivement, la frontière est mince entre l’attitude civilisée et l’attitude sauvage. Le père Cleek en est un exemple. Il a le contrôle sur sa famille. Il croit disposer de cette femme parce qu’il est civilisé et qu’elle ne l’est pas.

La musique de Sean Spillane participe énormément du côté enragé du film, de son énergie brute. Aviez-vous une idée précise de ce que vous vouliez en faire ?

Dès le début, je savais que je voulais des chansons et pas une musique de fond. Je n’aime pas quand les paroles surlignent ce qui se passe à l’image, mais je voulais quand même que la musique raconte une mini-histoire en rapport avec telle ou telle scène. Ce qui m’intéressait, c’était de créer un impact émotionnel, de voir comment la musique pouvait faire accepter certaines images et aider le spectateur à se mettre dans l’état d’esprit des personnages. Je l’ai fait de manière intuitive, sans élaborer de théorie.

Il y a cet incroyable travelling circulaire lorsque le père Cleek tient sa fille par le col. La caméra tourne autour d’eux avec insistance et on sait à ce moment-là que la vie de cette adolescente est en danger. Sans ce mouvement de caméra, la scène aurait très certainement moins de force.

C’est une chose à laquelle j’ai pensée dès le début. Dans la première partie du film, l’image donne une impression de longueur et de platitude. Ensuite, au fur et à mesure, l’échelle de plan s’élargit et l’image se creuse. Plus on s’approche de la famille, plus l’effet de profondeur est accentué. J’ai pensé à Shining, aux objectifs utilisés par Kubrick, à ces mouvements de caméra qui créent une espèce d’effet 3D et de vertige. Dans la scène que vous citez, j’ai cherché à déstabiliser le spectateur, à faire que, quand la caméra bouge, c’est tout le monde autour qui bouge avec elle. Le grand écran rend cet effet encore plus spectaculaire.

Vous disiez que toute famille a ses secrets. Vous-même vous laissez des zones d’ombre. Les flashbacks de la fin laissent supposer que les horreurs commises par le père Cleek remontent à loin. Néanmoins, il y a des détails que l’on ne connaîtra jamais.

Une fois qu’on prend le film dans son ensemble, on réalise que cette situation d’horreur dure depuis longtemps et qu’elle a dû s’aggraver avec le temps. On imagine que la mère a subi des choses atroces depuis qu’elle connaît cet homme. Ce serait impossible de tout raconter. On trouve plus d’éléments dans le roman. Le film ne montre pas tout, mais la réaction de la famille au moment où le père ramène la femme dans la cave en dit long. Ils ne réagissent pas : pourquoi sont-ils aussi soumis ? Pourquoi prennent-ils les choses avec autant de calme ? Toute l’histoire, tout ce qui a pu se passer auparavant se lit dans leurs yeux. Je voulais créer une atmosphère cauchemardesque, ne pas trop en dire pour laisser un certain suspense et mettre le spectateur mal à l’aise.

Quel sera votre prochain film ?

Je ne peux pas en discuter pour le moment. Ce sera totalement différent de ce que j’ai déjà fait. Je trimballe ce projet avec moi depuis très longtemps. C’est une histoire très personnelle, le premier scénario original que j’aurai écrit en intégralité depuis May. D’ailleurs, j’ai toujours voulu raconter cette histoire après avoir réalisé May. Je la protège depuis tout ce temps. Je ne voulais pas la sacrifier tant que je n’étais pas sûr d’avoir le contrôle total. Aujourd’hui, c’est le cas et je suis très excité à l’idée de pouvoir le faire.

THE WOMAN (Etats-Unis, 2011), un film de Lucky McKee avec Pollyanna McIntosh, Sean Bridgers, Angela Bettis. Durée : 1 h 40. Aucune sortie française n’est annoncée pour le moment. Disponible en Blu-Ray UK. 

À propos de l'auteur

Nathan Reneaud

Rédacteur cinéma passé par la revue Etudes et Vodkaster.com. Actuellement, programmateur pour le Festival International du Film Indépendant de Bordeaux et pigiste pour Slate.fr. "Soul singer" quand ça le chante.

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